Dossier "388"

La journée du 14 novembre 2001

388: la décision du Ministère

Données d'évaluation annuelle du 388

Le rapport d'évaluation du 388

Conférences
et autres

Théorie et clinique psychanalytique des psychoses - journée clinique 2004

Esthétique et psychanalyse 2003, "Transcendance, un autre espace pour l'imprésentable"

Les lendemains du Séminaire

Actualités

Raymond Lemieux, récipiendaire 2001 du prix André-Laurendeau de l'Acfas

Danielle Bergeron, Fellowship 2001-2002, de l'American Psychiatric Association

Hommage à Sylvaine Tremblay

 

 

Hommage à notre collègue
Sylvaine Tremblay
(1954-2000)†

Sylvaine Tremblay est née à Chicoutimi en 1954. Elle a fait paraître des nouvelles dans Passages, la nbj, Moebius, XYZ et les Cahiers du Cégep de Limoilou, collège où elle a enseigné la psychologie. Elle était aussi membre du Gifric depuis sa fondation. Nous reproduisons ici l'une de ses nouvelles publiée dans son recueil Nécessaires, paru en 1992, aux Éditions L'instant même. Reproduction avec l'aimable autorisation des Éditions L'instant même.

Hier

À Francine Tremblay

Ma mère est morte hier. Il y a neuf ans maintenant. Enfin à peu près neuf ans, je ne me souviens pas bien. J’en ai honte, mais je ne me souviens pas de la date exacte. C’était en avril je crois. Ma mère est toujours morte hier.

Il y a eu l’hôpital, les heures longues salle d’attente, les médecins les infirmières, d’autres aussi qui marchent ou se taisent, étrangers sous l’éclairage trop direct des néons, il y a eu.

On m’a dit hier ma mère, on m’a dit: le cœur a flanché, le cœur après tout ce temps, ces années, le cœur lorsque l’amour, comme parfois il cède. Morte. Malgré les appareils la sollicitude la peur, malgré la télévision la guerres les enfants, malgré la famine les journaux, on m’a dit le cœur, on m’a dit morte. Hier.

Alors je suis allée dans la chambre. Seule. Mon père absent à ce moment, ma sœur est demeurée dans le couloir. Je lui ai dit reste un peu, reste là je vais revenir, reste là. Ainsi j’avais veillé ces heures d’hôpital, mon père, ma sœur, les obligeant, moi aussi, à marcher parler, à marcher pleure se taire, silencieuse criante, j’avais passé cette veille, les pas dans le couloir néon, les repas comme un rite et personne ne mange, mais ceci: maintenir lointaine la mort, encore un peu, s’accrocher aux artifices d’une vie qui s’effrite, c’est ainsi que la vie, c’est ainsi que ma mère, alors ce soir-là, j’avais supporté l’infinie stabilité des nourritures à heures fixes il faut bien manger, des inévitables pas dans le couloir il faut bien bouger, des conversations forcées il faut bien parler, puis vivre, marcher, parler, manger, ainsi et jusqu’à la nausée, la vie encore un peu, encore quelques. Moi comme les autres. J’avais, nous avions fait le guet, compté les pas, comme on ne peut plus faire autrement, comme on ne sait plus faire autrement, toutes les cinq minutes j’allais dans la chambre vérifier l’oscillation des appareils, pourquoi ne la laissez-vous pas tranquille, le trajet, la chambre les écrans, évitant chaque fois de trop regarder le corps gisant, cette absence tourmentée, laissez-la tranquille. Cri dilué dans le discours médical, laissez-la, mais voilà: attendre. Lorsque aucun espoir n’est permis, qu’on est arrivée trop tard, l’attente prend la forme d’une fin en soi, tient lieu de tout, comme ce va-et-vient, la chambre le couloir, les rapports faits à mon père, ma sœur, maintenir la continuité des pas dans le couloir, on était venus à ne plus pouvoir envisager autre chose que le couloir la chambre l’hôpital, dans la suspension du temps, le cours des choses qui échappent fuyantes éternelles, on y croit, on y croit encore et encore, puis l’arrêt.

C’était en avril. Dehors ça devait être avril. Il y a neuf ans, dehors. Alors sans y penser, je suis allée dans la chambre, dans ce silence qui cerne la mort, je suis allée dans la chambre, sans savoir la brusquerie de ce silence. On me dit: votre mère.

J’ai regardé. Longtemps. J’ai vu le corps inerte, étranger, bloc compact d’absence. Votre mère. J’ai regardé. J’ai essayé, longtemps j’ai essayé de comprendre ce qu’on m’avait dit, répété. Longtemps. Il y avait la chambre murs lisses, appareils muets, l’immobilité précise des objets utiles, il y avait les bagues les cheveux, ses yeux. Surtout ses yeux. Comment parler de ses yeux à cet instant, comment dire autrement que dans la brutalité hospitalière ces yeux fermés par des sparadraps, des yeux forcés, le regard violé, ce regard fixe des morts qu’on imagine sous les paupières closes, comment dire ce qu’on cache? J’ai essayé. Longtemps. L’impossibilité d’un dernier geste, votre mère, le regret déjà de n’avoir pas même ce geste pour elle en allée, prendre sa main, tenter de réchauffer un peu les doigts les bagues les cheveux. Ne pas pleurer, ne pas s’en apercevoir.

Je suis sortie de la chambre. On me l’a demandé. Je suis partie, abandonnant les yeux le corps l’absence, abandonnant. J’ai deviné les mains lisses professionnelles, ces mains douces qui parent la mort, la rendent presque familière; il y a eu ce travail, l’effacement temporaire de la mort, le maquillage du corps qui permet que l’on y retrouver quelque chose du vivant, c’est étrange cette reconnaissance, impossible autrement, comme s’il fallait retracer les lignes les formes, toute une vie gommée par l’inertie de la mort, l’absence du mouvement, de regard.

Je suis sortie de cette chambre. Je le jure. D’ailleurs j’ai des témoins: les infirmières, les médecins, ma sœur, un ami, il peuvent le confirmer, il savent, eux, que je suis sortie de cette chambre, on m’a dit votre mère, on m’a dit morte. Je suis sortie.

Alors je me demande pourquoi elle est encore là parfois, dans le couloir, quand je rentre chez moi et que je me retourne, certaine de la rencontrer, on m’a dit votre mère, terrifiée je me retourne, elle me suis m’épie me guette encore, elle me surveille. Tant de bienveillance, tant d’amour en pure perte, morte. Alors je me dis: morte mortelle morbide, je me dis fou folle folie, alors j’invente pour elle un horizon de neige ensevelie douce, et silencieuse la lune lorsque froide la nuit s’estompent les blessures, cet amour bercé, je me dis: désormais. C’est la première.

Cette nuit-là, c’était hier, c’était: cette nuit-là j’ai rêvé. Après le retour à la maison, après les larmes les mots les gestes, après l’impossible: j’ai rêvé. Et toutes les nuits depuis, toutes les nuits sans sommeil, tous les jours: j’ai rêvé. Il y avait un collier de perles, un parfum le sien, son manteau de fourrure, il y avait son nom le mien, l’accusation. J’avais volé. On me disait ma mère, un collier de perles, mais je m’étais trompée: la voilà, la voilà encore, présente accusatrice, je ne rêve pas, la voilà, compréhensive douce, si vivante ma mère.

Et moi muette maintenant. On m’avait dit: cessez de crier. On me demande: pourquoi ne parlez-vous pas de votre mère morte hier?