Dans le contexte actuel de réflexion et de redéfinition
des liens entre les différents services offerts en santé
mentale, il nous apparaît important d'apporter notre contribution
en faisant connaître notre travail, ses résultats et son
efficacité. Nous sommes persuadés qu'une meilleure connaissance
de notre approche de la psychose et de nos moyens de traitement permettra
de situer notre Centre dans un réseau articulé de services
en santé mentale.
L'expertise
que nous avons développée depuis les 20 dernières
années dans le traitement psychanalytique des psychoses fonde
légitimement un ensemble de convictions. Il est possible de traiter,
dans la communauté, la psychose ainsi que toutes ses manifestations,
et en premier lieu la crise psychotique. S'il le veut, et si nous lui
en offrons la possibilité comme les moyens, le psychotique peut
jouer un rôle actif dans la société, occuper une
place de citoyen à part entière, devenir un individu qui
assume sa vie et ses choix, travaille et paie ses impôts. Ainsi,
plutôt que de se voir confiné à un retrait social,
retrait accentué par le préjugé d'un handicap mental
permanent, l'individu pourra construire un espace viable dans le lien
social.
Une
telle vision de la psychose n'implique en rien que nous sous-estimions
celle-ci, comme l'ampleur de la désorganisation psychique et
physique auxquelles elle peut donner lieu. Depuis 1982, le "388"
a accueilli un grand nombre d'usagers qui avaient connu, avant leur
admission au Centre, des crises à répétition ainsi
que de nombreuses hospitalisations. Pour ces sujets humains que la souffrance
intense et l'isolement n'avaient pourtant pas réussi à
briser, nous étions le dernier recours, l'occasion de refuser
d'être condamnés à une existence qui aurait comme
seuls horizons la dysfonction, la perte d'autonomie, sinon l'exclusion
sociale pure et simple.
Cette
expertise que le Centre a bâtie ne relève en rien d'un
credo idéologique, mais bien d'une expérience qui depuis
20 ans se poursuit, qui a donné des résultats concrètement
mesurés et vérifiables par tous. Quelques centaines d'usagers
se sont impliqués dans leur traitement au 388 et en ont tiré
des bénéfices incontestables : ne plus être hospitalisé,
recouvrer sa dignité de sujet humain, de citoyen, reprendre des
études ou se trouver un travail, posséder un lieu de vie
qui leur soit propre, se faire des amis, construire une vie de couple
et éventuellement une famille, toutes choses qui semblent si
normales, qui semblent aller de soi pour une majorité de citoyens.
Tout cela bien sûr ne se fait pas sans un travail de la part de
l'usager, le traitement psychanalytique de la psychose demande un investissement
de temps et d'énergie pour les individus qui l'entreprennent.
De même il exige un cadre ainsi qu'une équipe stable et
bien formée. Celle-ci saura guider et assister l'usager dans
les aléas du travail, en période de crise et de désorganisation
comme en temps de confrontation au retour à une vie active. Nous
exposerons dans ce qui suit le contexte dans lequel s'effectue le traitement
au "388", les objectifs qu'il vise et nous tenterons de rendre
compte du travail de l'intervenant dans le traitement de la psychose.
Nous ferons ensuite ressortir les conditions essentielles à l'efficacité
de ce travail.
Notre
contexte de travail
Le
"388" a pignon sur rue dans le quartier Saint-Sauveur au cur
de la ville de Québec, quartier populaire desservi par de nombreux
services communautaires. Le transport en commun permet d'y accéder
facilement et de partout, condition importante pour notre clientèle
qui provient de tous les points de la ville. L'architecture de la maison
se démarque par son esthétique, son caractère chaleureux,
et étonne le visiteur qui, d'emblée, s'attend à
retrouver le caractère institutionnel habituellement associé
à la psychiatrie. Pas de salles d'examen froides et impersonnelles,
pas de salles d'isolement, aucun moyen de contention physique pour contrôler
une éventuelle désorganisation, et aucun service de sécurité
interne à appeler en renfort. Notre seul et unique outil de travail,
comme notre seul filet de sécurité est notre rapport de
parole avec la personne qui a misé sur le 388 en même temps
que sur ses propres capacités.
Un
décor simple, des salons qui invitent à tempérer
l'angoisse, qui permettent que soit maintenu un lien avec d'autres et
exigent le respect. Une cuisine comme on en retrouve dans toutes les
maisons, l'étage des chambres réservé strictement
aux usagers résidents, des espaces permettant à l'usager
de prendre la parole de façon confidentielle, un atelier d'art,
tout cela implique un rapport autre et différent à la
psychose. Un tel environnement de travail dans une maison de ville sans
équipement particulier suppose, de la même manière,
des pratiques professionnelles fort différentes de celles qui
ont cours en institution.
Le
traitement psychanalytique de la psychose repose entièrement
sur la parole, c'est ce dont témoignent les usagers, c'est ce
que constatent les nombreux professionnels de différents pays
venus chercher l'expertise du traitement psychanalytique des psychoses
auprès de l'équipe du "388", et c'est également
ce qui sous-tend tout le travail des intervenants du Centre. Qu'il s'agisse
de supporter l'usager lors du surgissement de la crise psychotique,
de lui servir de repère dans la traversée de celle-ci,
qu'il s'agisse de mobiliser l'usager dans sa participation à
une vie de groupe à travers des activités socioculturelles
ou sportives, des sorties en ville, qu'il s'agisse de l'accompagner
au quotidien dans les engagements et les projets sociaux qu'il entreprendra,
tous ces axes du travail de l'intervenant s'appuieront sur la parole,
parole qui engage l'usager comme chacun des intervenants impliqués.
Le
Centre est ouvert 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, condition nécessaire
de traitement pour les usagers de la maison. Qui peut dire à
quel moment surgira l'angoisse qui deviendra insupportable ? Qui peut
prévoir à quel moment surviendra un événement
qui menacera de faire basculer l'usager dans la crise, qui l'incitera
à poser des gestes nuisibles ou dangereux pour lui ou pour les
autres ? Un intervenant est donc toujours là, prêt à
accueillir l'usager et sa parole, prêt à intervenir auprès
de ce dernier, de nuit, de jour comme de soir, dans toutes les circonstances
qui peuvent venir faire chavirer sa vie.
Nos
objectifs
L'objectif
central du traitement demeure que l'usager reprenne le contrôle
de sa vie et en devienne entièrement responsable. L'individu
psychotique, considéré comme un sujet humain capable de
prendre les décisions qui le concernent et de les assumer, sera
amené à chercher et à trouver en lui-même
les leviers et les ressources qu'il possède pour se sortir de
la maladie, se dégager du diagnostic dont il a été
étiqueté et qui déjà l'exclut du lien social.
Dans cette mesure, et dans celle-ci seulement, il lui sera possible
d'occuper la place sociale qui lui revient.
Le
traitement complet de la crise dans la communauté, bien évidemment,
demeure au cur de cet objectif. Éviter l'hospitalisation,
ne l'envisager qu'en dernier recours et ce pour un temps restreint,
tout est mis en place depuis le jour même de l'admission de l'usager
au Centre, afin de rendre cela possible. Il faut bien voir que le but
premier est de tout mettre en uvre pour que l'usager puisse faire
l'expérience d'un traitement effectif de la crise, en dehors
des moyens traditionnels de l'hospitalisation et des contentions physique
et chimique. La crise étant ce qui est venu fracturer la vie
du psychotique, ce qui l'a obligé à s'isoler et à
se retirer de la vie active, on ne s'étonnera donc pas que le
traitement de celle-ci soit la pierre angulaire du travail. Dès
son admission dans le programme, c'est-à-dire bien avant que
ne survienne la première crise de l'usager au Centre, toute l'équipe
se met à la tâche de constituer, avec lui, les repères
et les outils qui seront indispensables au traitement de celle-ci lorsqu'elle
surgira.
Le
travail de l'intervenant : de la crise à la participation sociale
De
la crise
Traiter
la crise et permettre un retour à la participation sociale, tels
sont donc les objectifs poursuivis. L'idée de traiter la psychose
dans la communauté apparaît logique lorsque nous considérons
que le travail de réarticulation sociale ne peut se réaliser
efficacement que si les enjeux de la crise sont connus et traités
parallèlement par la même équipe. Ce que nous entendons
ici par enjeux de la crise concerne tout aussi bien ce qui préside
au déclenchement de la crise et à la désorganisation
psychotique pour un individu donné que ce qui fait obstacle,
entre les crises, à sa participation sociale. Dans cette optique,
l'objectif d'occuper une place active dans la société
passe nécessairement par une prise en compte et un traitement
des enjeux de la crise.
Dès
l'arrivée d'un usager, toute l'équipe commence à
recueillir le maximum d'informations sur l'univers de cette personne
qui s'engage dans le traitement : ses intérêts, ce qu'elle
pense, ce qui est important pour elle dans la vie, ce qui la préoccupe.
Les crises antérieures sont elles aussi une source précieuse
d'informations : les événements subjectifs et objectifs
les entourant, les éléments déclencheurs, le déroulement
de la crise et ses conséquences. Cumulés et consignés
sur les trois quarts de travail, ces éléments deviendront
des points de référence, des repères lorsque surviendra
la première crise au Centre. C'est par le biais de chaque contact
avec les intervenants de jour, de soir et de nuit, que ces informations
deviennent accessibles à l'usager et à son équipe
de traitement. Elles seront donc recueillies dans différents
lieux qui peuvent paraître étrangers les uns aux autres,
mais qui tous permettent à l'usager de cerner un aspect ou un
autre de ce qui marque son existence : au cours d'une activité
au Centre, lors d'une rencontre face à face, pendant la préparation
d'un repas, à l'occasion d'une sortie en ville, lors d'un appel
téléphonique.
Grâce
à ce matériel cumulé et connu de chaque intervenant,
les premiers indices de crise seront reconnus et rapidement décelés.
Des mesures seront aussitôt prises pour faire face à la
situation et faire en sorte que, si les indicateurs de crise s'avèrent
justes, les conséquences négatives de la perturbation
soient limitées le plus possible. L'objectif visé est
que l'usager fasse l'expérience qu'il peut agir sur son état
: gérer et limiter la désorganisation, exprimer la souffrance,
si intense soit-elle, parler et sortir de l'isolement dans lequel l'enfermaient
les crises antérieures, et ainsi composer avec les idées
délirantes qui s'imposent à lui. Faire l'expérience
de traverser la crise au Centre c'est aussi pour l'usager ne pas être
hospitalisé, ne pas être surmédicamenté et
rester avec les autres. C'est par ailleurs maintenir ses habitudes de
vie, participer aux ateliers d'art, aux activités de groupe et
ainsi conserver ses acquis. Cette expérience de pouvoir ainsi
agir sur la crise vient toujours étonner l'usager, le surprendre
et lui redonner espoir.
Dans
ce moment crucial, le travail de l'intervenant est capital. La crise
en effet n'a pas d'horaire et ses manifestations se déploient
sur les 24 heures d'une journée. Chaque cas est unique, différent,
et quelles que soient les manifestations de la crise, l'usager doit
pouvoir en tout temps compter sur l'intervenant. Pour traverser la crise
au Centre, il a besoin de la présence familière d'un intervenant
qui accueille les dimensions angoissantes de son vécu. Ce dernier
sera un point de repère qui cherchera avec lui, au quotidien,
d'heure en heure, comment traverser ces jours difficiles.
Nous
savons donc que tôt ou tard le psychotique sera confronté
à la crise. Lorsqu'elle surgira, il importe d'y être préparé
par les moyens dont nous venons de parler et de l'accueillir pour ce
qu'elle est, le théâtre de ce qui vient briser la vie du
psychotique. En ce sens, la crise est certes un épisode difficile
dans la vie du sujet mais c'est aussi et surtout une occasion d'accéder
au cur de ce qui fait impasse dans sa vie. La crise est provoquée
par une conjoncture d'événements objectifs et subjectifs
qui doivent être identifiés pour qu'un traitement ait effectivement
lieu et que soient dépassés les éléments
qui rompent l'équilibre psychique. À défaut d'y
arriver, le psychotique entrera en crise de façon répétitive
sans qu'un progrès réel et durable ne puisse être
escompté.
Accueillir
la crise ne veut surtout pas dire y assister passivement. Il faut d'abord,
nous l'avons dit, tout mettre en uvre pour qu'elle ait le moins
de conséquences négatives possibles dans la vie de la
personne. Sur ce plan, l'encadrement visera à mettre en place
les moyens nécessaires pour préserver l'intégrité
physique et psychique de la personne, ses liens et projets sociaux,
son emploi ou ses études si de tels engagements existent, sa
situation financière, donc préserver l'espace personnel
et social qu'elle est parvenue à construire depuis son arrivée
au Centre.
Pour
l'intervenant, la crise psychotique permet donc un accès plus
direct à l'expérience que fait le psychotique à
travers ce que ce dernier lui en communique. Il en devient le témoin
à travers les différentes manifestations délirantes
et constate que c'est l'organisation même du délire qui
vient déterminer les gestes et les pensées de l'usager.
Par ailleurs, ces manifestations viennent souvent déborder du
cadre social par leur nature ou par leur intensité. Elles viennent
parfois exclure le psychotique de tout rapport avec les autres dans
la communauté. Pourtant, malgré la puissance du délire
et son déploiement, l'usager ne peut faire l'économie
de respecter cet espace social minimal. C'est là une exigence
de tous les instants que l'intervenant veillera à faire respecter
au 388 : même en crise, on ne dit pas n'importe quoi, n'importe
où et n'importe quand. Le respect de soi-même et d'autrui
est requis, tant dans son droit de parler et d'entrer en contact avec
l'entourage que dans sa présentation physique et son hygiène
corporel. Il s'agit là d'un cadre minimal sans lequel aucun traitement
dans la communauté n'est pensable.
Dans
l'après coup de la crise et avec un certain recul par rapport
à celle-ci, l'intervenant propose à l'usager de faire
un retour sur son expérience. Avec la distance, ils peuvent mieux
identifier les éléments centraux, les enjeux et les événements
déclencheurs de cette dernière crise, ainsi que les modalités
de traitement qui ont été efficaces ou inefficaces. Ce
travail permet à l'usager de prendre la mesure de son pouvoir
sur le déroulement de la crise. Il a désormais fait l'expérience
d'une première crise gérée et contrôlée
au Centre. Il en tirera des connaissances sur ses propres limites et
sur ses fragilités. Il découvrira peu à peu des
moyens d'affronter les impasses singulières qui sont les siennes
et qui auparavant le précipitaient invariablement en crise. Ici
encore, les intervenants prennent note de toutes les composantes de
la crise, et ajoutent celles-ci à ce qui a déjà
été identifié dans les crises antérieures.
C'est souvent après une première crise traversée
au Centre que l'usager prend à sa charge la recherche d'un sens
et d'une logique à ce qui lui arrive. L'identification des événements
qui entourent cette expérience servira par la suite lorsqu'un
moment de fragilité apparaîtra ou lorsqu'une seconde crise
surgira.
à la participation sociale
Le
traitement de la crise, pour être efficace, ne peut se faire en
isolant l'individu de la conjoncture singulière et des contraintes
sociales qui l'ont rendu malade. Il faut au contraire l'y confronter
progressivement, en lui accordant le support nécessaire pour
identifier les facteurs qui le perturbent et les solutionner. L'exercice
vise à développer des moyens de dépasser les éléments
déstabilisants, par exemple en modifiant sa propre position vis-à-vis
d'eux. Aussitôt que possible et dans la mesure de ses capacités,
il sera donc amené au "388" à s'impliquer dans
des projets sociaux qui deviendront le terrain même du traitement
: travail, études, bénévolat, construction d'un
réseau social, développement d'un style de vie qui soit
compatible avec ses valeurs et intérêts.
Assister ainsi le psychotique sur le chemin de la participation sociale
sera pour l'intervenant un travail d'envergure puisque, pour chacun
d'eux, une problématique singulière est à la base
de ses difficultés d'articulation sociale. À toutes les
étapes du cheminement, c'est dans ses expériences de vie
et dans son rapport aux autres que le repérage et le traitement
des perturbations s'effectueront. Ce type de traitement au quotidien
s'impose comme une nécessité clinique. Nous savons en
effet qu'en se confrontant à la réalité sociale,
l'usager rencontra des difficultés qui, si elles ne sont pas
résolues rapidement, prendront de l'ampleur et déclencheront
une crise. Une angoisse, de supportable en journée, deviendra
intolérable en soirée ou en début de nuit, entraînant
par exemple des idées suicidaires. Si elle n'est pas alors abordée
immédiatement, les conséquences pourraient compromettre
les projets sociaux de l'usager, voire sa vie elle-même.
L'usager
sait donc qu'il peut à tout moment adresser une parole à
un intervenant qui sera disponible pour l'entendre et effectuer avec
lui un travail pour dénouer l'impasse. Dès lors, les modalités
mêmes de l'intervention, parce qu'elles sont structurées
par une approche psychanalytique de la psychose, impliquent une écoute
spécifique. À travers toutes les situations concrètes
rencontrées et en les liant les unes aux autres, l'écoute
vise à élaborer le sens et la logique de l'expérience
que fait le psychotique. Très rapidement, l'usager s'engagera
dans ce travail d'élaboration. Il en extraira les éléments
qui lui permettront de conjuguer avec les situations concrètes
qu'il rencontre dans ses projets sociaux ainsi qu'avec les difficultés
qui auparavant l'isolaient dans son monde imaginaire, et pouvaient le
précipiter en crise.
L'aspect
premier du travail de l'intervenant est de requérir de la part
du psychotique une parole sur ce qui le travaille et paralyse son corps
comme son esprit. Cela suppose que l'intervenant s'intéresse
effectivement à la parole et à l'expérience de
l'usager, et accorde à celles-ci une valeur humaine et un droit
de cité. Sur ce plan le psychotique n'est pas dupe. Son entourage
lui a dit que ses propos ne tenaient pas debout et n'étaient
que des chimères, que ça ne tournait pas rond dans sa
tête. Il a réagi par la méfiance, en se taisant
et en s'isolant parfois jusqu'à mettre sa vie en danger. Si de
la même façon l'expérience psychotique n'est pour
l'intervenant que folie, désordre et expression d'une dégénérescence,
il se taira encore, ou du moins ne parlera pas de ce qui pourrait être
retenu contre lui.
Seul
un réel intérêt de l'intervenant pour l'expérience
que fait le psychotique saura soutenir la parole de ce dernier. Alors
seulement il prendra le risque de parler de ce qu'il vit, sans la menace
de l'hospitalisation ou de la surmédication. Si nous l'écoutons,
nous apprendrons quelle logique traverse ainsi sa vie, et vient déterminer
ses gestes, ses paroles. Nous découvrirons ce qui le préoccupe
profondément et mobilise une grande part de son énergie
: il a repéré des impasses dans la société,
dans l'humanité ou dans l'univers, et il travaille à les
réparer. C'est souvent à une telle mission qu'est confronté
le psychotique. Face à ces impasses, il a développé
des explications délirantes et celles-ci l'entraînent dans
des solutions du même ordre qui n'ont d'effet que de l'isoler
davantage. Ce qui constitue ainsi son espace subjectif s'avère
donc le plus souvent incompatible avec la vie sociale et il en souffre.
Peut-il trouver un lieu pour en parler et élaborer des solutions
viables ?
Les
conditions essentielles à l'efficacité du travail de l'intervenant
Nous
avons exposé dans ce qui précède les grands axes
du travail de l'intervenant ainsi que les objectifs centraux de celui-ci.
Le traitement de la psychose exige, et c'est là un point essentiel,
un cadre stable et cohérent. Pour que le travail de l'intervenant
soit effectif et donne les résultats que nous obtenons depuis
20 ans, un certain nombre de conditions doivent être mises en
place et maintenues rigoureusement dans l'organisation même du
Centre. Nous pourrions dire que celles-ci constituent les bases nécessaires
d'un traitement psychanalytique de la psychose dans la communauté.
1.
Une approche unique et partagée par tous les intervenants : la
psychanalyse
La
psychanalyse repose sur une certaine conception de l'être humain
qui constitue la toile de fond de toutes nos interventions. Elle reconnaît
que chaque être humain est différent et réagit de
façon singulière aux événements de la vie.
Les gestes que nous posons au quotidien, comme nos désirs et
nos aspirations, nos échecs aussi, se relient à nos expériences
passées et constituent notre histoire personnelle et subjective.
Ainsi, toutes les sphères de notre vie sont inter-reliées
et interagissent les unes sur les autres sans que nous en ayons nécessairement
conscience. Cette interaction obéit à une logique interne
qui surdétermine nos choix de vie, nos rapports sociaux, notre
caractère, etc. Il en va de même pour le sujet psychotique.
L'intervention au 388 repose sur cette conception préalable et
soutient que tout être humain possède, en lui, les ressources
nécessaires lui permettant de créer des solutions pour
régler ses problèmes et modifier sa vie. Le sujet, et
lui seul, est capable d'en arriver à des changements durables.
L'intervenant
fait outil de cette conception de l'humain qui lui permet d'entendre
le psychotique sans se sentir menacé par les multiples facettes
de la maladie. Ce n'est qu'à l'intérieur de cette écoute
spécifique que l'usager arrivera à prendre une distance
de ses idées délirantes, à quitter le terrain de
la méfiance pour risquer une parole vraie. Établir ainsi
un espace de parole qui repose sur la bonne foi de chacun aura un effet
limitatif sur les conséquences dévastatrices de la psychose.
C'est d'ailleurs l'un des aspects cruciaux du travail de l'intervenant,
qui ici est supporté par le cadre même et la structure
organisationnelle du Centre. Dans cette mesure, l'intervenant peut se
positionner comme le représentant d'un tel cadre et être
perçu comme tel par l'usager. C'est donc un tiers qui est ainsi
posé entre le psychotique et l'intervenant, que ce tiers s'appelle
l'équipe, le cadre, les règles ou les pratiques de la
maison auxquels tous sont soumis, employés comme usagers. Au-delà
de chacun des intervenants qui viennent, c'est à ce tiers que
l'usager s'adresse vraiment. Ce n'est donc jamais dans un rapport duel
qu'usagers et intervenants entrent en contact. Un tel rapport viendrait
immanquablement replonger l'usager dans la méfiance
2.
Une formation continue et offerte sur place
Que
des intervenants provenant d'horizons divers, psychologie, anthropologie,
nursing, philosophie, littérature, etc., se regroupent autour
d'une même approche ne va pas de soi. Des mécanismes sont
donc mis en place au "388" pour y arriver. Les réunions
cliniques hebdomadaires, les supervisions individuelles, les journées
cliniques trimestrielles sont les composantes d'une formation continue
qui est dirigée par des psychanalystes. Cette formation vise
une compréhension psychanalytique du phénomène
de la psychose. Ce qui vient faire lien entre les intervenants est cet
abord psychanalytique de la psychose qui permet un langage, des objectifs
et des instruments communs. Ce qui les réunit aussi est l'ampleur
du défi devant lequel chacun d'eux, quelles que soient sa formation
et sa compétence, ne saurait suffire. En effet, la sévérité
et la complexité des troubles psychotiques commandent une grande
cohérence et une concertation qui ne peuvent être atteintes
que par une formation continue à laquelle tous les intervenants
du Centre doivent participer. Les activités de formation provoquent
en chacun un questionnement constant et constituent un rempart contre
les préjugés sociaux et culturels à l'endroit de
la maladie mentale.
3. Des services intégrés et cohérents, sans
chasses gardées
La
psychose a des conséquences graves sur différentes sphères
de la vie d'une personne. Il nous faut donc intervenir sur plusieurs
plans simultanément : la vie intérieure du sujet, la protection
de son intégrité physique et psychique, ses rapports avec
les autres, son lieu de vie, ses projets sociaux, etc. Ces lieux multiples
d'interventions mettent à contribution plusieurs professionnels
dans le Centre et requièrent qu'ils se concertent et y mettent
toute leur créativité. L'une des premières choses
que nous expérimentons au "388" est que nous avons
besoin les uns des autres au delà des fonctions de chacun. En
effet, seule une cohérence rigoureuse, dans tous les lieux d'intervention
et sur tous les quarts de travail, permettra au psychotique de sortir
d'une longue maladie pour occuper la place sociale qui lui revient.
De la même façon, nous serons amenés à établir
des collaborations et à nous concerter avec d'autres acteurs
dans la communauté : les proches de l'usager, sa famille, les
intervenants des ressources extérieures qu'il fréquente.
Il peut s'agir d'organismes qui s'occupent spécifiquement du
marché du travail (Centre local d'Emploi et de la Solidarité
sociale, Équitravail), de différentes ressources de transition
et d'habitation (l'Athénée, PECH, la Résidence
Langelier), mais aussi des CLSC, des cabinets de médecin et des
urgences hospitalières.
4.
Un Centre accessible 24hres/24hres, 7 jours/7 jours
Le
traitement de la psychose ne s'arrête pas en soirée, la
nuit ou les fins de semaine. Pour qu'il puisse se faire efficacement,
il importe que les intervenants sur place soient en mesure d'accueillir
à toutes heures du jour les manifestations d'une désorganisation
psychique qui survient parfois très rapidement et sans préavis.
Les équipes de soirée et de nuit, comme les équipes
de fin de semaine, deviennent alors des maillons essentiels pour que
soient limités et contenus les effets dévastateurs de
la crise psychotique. Il demeure étonnant de se rappeler que
le "388" est maintenant ouvert depuis plus de 20 ans, 24 heures
sur 24 et 365 jours l'an.
5.
La cure analytique et la présence de psychanalystes dans le Centre
Tout
le traitement au "388", y compris le travail de l'intervenant,
est pensé et organisé à partir d'une approche psychanalytique
de la psychose. Cela ne veut pas dire pour autant que les intervenants
soient eux-mêmes des psychanalystes. Au Centre, la fonction de
l'intervenant dont nous avons parlé jusqu'ici est distincte de
celle de l'analyste. Ce dernier mène les cures individuelles
et n'intervient pas, comme le fait l'intervenant, dans la vie quotidienne
de l'usager.
C'est
essentiellement dans la cure individuelle que l'usager trouvera une
issue à sa vision du monde et à ce qui le mobilise. Au
fil de ce travail qu'il mène avec un analyste du Centre, il identifiera
les circonstances à l'égard desquelles il s'est toujours
trouvé démuni, il repèrera ce qui se répète
dans sa vie, et il découvrira comment tout cela a des liens étroits
avec des situations de l'enfance ou des événements familiaux.
Surtout, il élaborera de nouvelles conduites face à ce
qui venait jusque là le perturber. La cure est un lieu confidentiel
où rien de ce qui est dit n'est rapporté à l'extérieur.
L'intervenant clinique n'a donc aucun accès au travail de la
cure, mais il demeure le témoin privilégié des
effets qui s'y produisent. Sa participation est de soutenir l'usager
dans ce travail qui se poursuit en lui sur les 24 heures d'une journée
et de l'aider à gérer les divers effets qu'il entraîne
dans sa vie quotidienne.
D'expérience
nous savons que la cure individuelle est l'épine dorsale du traitement
psychanalytique de la psychose. Si l'ensemble des moyens que nous venons
de décrire produisent des progrès vérifiables et
durables c'est parce qu'ils s'articulent au travail de la cure analytique
et le soutiennent dans ses butées comme dans ses avancées.
Ce n'est qu'à la condition de s'investir dans sa cure individuelle
que le psychotique arrivera à amoindrir l'ampleur et la durée
des crises, jusqu'à abandonner la solution que constituait le
délire. Il nous apparaît tout aussi juste d'affirmer que
cet engagement personnel dans le processus analytique ne sera productif
que si le sujet se confronte, en même temps, aux nécessités
et aux contraintes de la vie sociale. C'est dans cette logique qu'un
traitement complet de la psychose ne peut s'envisager que dans un Centre
bien implanté dans la communauté.