Le traitement psychanalytique de la psychose dans la communauté

Benoît Bélanger,
Marie-Andrée Thibault
intervenants cliniques au "388"

13 décembre 2001

Le travail de l'intervenant au "388"

Depuis 1982, les intervenants du "388" participent au traitement dans la communauté de personnes atteintes de psychose, de schizophrénie et de problèmes émotifs graves.

 

Dans le contexte actuel de réflexion et de redéfinition des liens entre les différents services offerts en santé mentale, il nous apparaît important d'apporter notre contribution en faisant connaître notre travail, ses résultats et son efficacité. Nous sommes persuadés qu'une meilleure connaissance de notre approche de la psychose et de nos moyens de traitement permettra de situer notre Centre dans un réseau articulé de services en santé mentale.

L'expertise que nous avons développée depuis les 20 dernières années dans le traitement psychanalytique des psychoses fonde légitimement un ensemble de convictions. Il est possible de traiter, dans la communauté, la psychose ainsi que toutes ses manifestations, et en premier lieu la crise psychotique. S'il le veut, et si nous lui en offrons la possibilité comme les moyens, le psychotique peut jouer un rôle actif dans la société, occuper une place de citoyen à part entière, devenir un individu qui assume sa vie et ses choix, travaille et paie ses impôts. Ainsi, plutôt que de se voir confiné à un retrait social, retrait accentué par le préjugé d'un handicap mental permanent, l'individu pourra construire un espace viable dans le lien social.

Une telle vision de la psychose n'implique en rien que nous sous-estimions celle-ci, comme l'ampleur de la désorganisation psychique et physique auxquelles elle peut donner lieu. Depuis 1982, le "388" a accueilli un grand nombre d'usagers qui avaient connu, avant leur admission au Centre, des crises à répétition ainsi que de nombreuses hospitalisations. Pour ces sujets humains que la souffrance intense et l'isolement n'avaient pourtant pas réussi à briser, nous étions le dernier recours, l'occasion de refuser d'être condamnés à une existence qui aurait comme seuls horizons la dysfonction, la perte d'autonomie, sinon l'exclusion sociale pure et simple.

Cette expertise que le Centre a bâtie ne relève en rien d'un credo idéologique, mais bien d'une expérience qui depuis 20 ans se poursuit, qui a donné des résultats concrètement mesurés et vérifiables par tous. Quelques centaines d'usagers se sont impliqués dans leur traitement au 388 et en ont tiré des bénéfices incontestables : ne plus être hospitalisé, recouvrer sa dignité de sujet humain, de citoyen, reprendre des études ou se trouver un travail, posséder un lieu de vie qui leur soit propre, se faire des amis, construire une vie de couple et éventuellement une famille, toutes choses qui semblent si normales, qui semblent aller de soi pour une majorité de citoyens. Tout cela bien sûr ne se fait pas sans un travail de la part de l'usager, le traitement psychanalytique de la psychose demande un investissement de temps et d'énergie pour les individus qui l'entreprennent. De même il exige un cadre ainsi qu'une équipe stable et bien formée. Celle-ci saura guider et assister l'usager dans les aléas du travail, en période de crise et de désorganisation comme en temps de confrontation au retour à une vie active. Nous exposerons dans ce qui suit le contexte dans lequel s'effectue le traitement au "388", les objectifs qu'il vise et nous tenterons de rendre compte du travail de l'intervenant dans le traitement de la psychose. Nous ferons ensuite ressortir les conditions essentielles à l'efficacité de ce travail.

Notre contexte de travail

Le "388" a pignon sur rue dans le quartier Saint-Sauveur au cœur de la ville de Québec, quartier populaire desservi par de nombreux services communautaires. Le transport en commun permet d'y accéder facilement et de partout, condition importante pour notre clientèle qui provient de tous les points de la ville. L'architecture de la maison se démarque par son esthétique, son caractère chaleureux, et étonne le visiteur qui, d'emblée, s'attend à retrouver le caractère institutionnel habituellement associé à la psychiatrie. Pas de salles d'examen froides et impersonnelles, pas de salles d'isolement, aucun moyen de contention physique pour contrôler une éventuelle désorganisation, et aucun service de sécurité interne à appeler en renfort. Notre seul et unique outil de travail, comme notre seul filet de sécurité est notre rapport de parole avec la personne qui a misé sur le 388 en même temps que sur ses propres capacités.

Un décor simple, des salons qui invitent à tempérer l'angoisse, qui permettent que soit maintenu un lien avec d'autres et exigent le respect. Une cuisine comme on en retrouve dans toutes les maisons, l'étage des chambres réservé strictement aux usagers résidents, des espaces permettant à l'usager de prendre la parole de façon confidentielle, un atelier d'art, tout cela implique un rapport autre et différent à la psychose. Un tel environnement de travail dans une maison de ville sans équipement particulier suppose, de la même manière, des pratiques professionnelles fort différentes de celles qui ont cours en institution.

Le traitement psychanalytique de la psychose repose entièrement sur la parole, c'est ce dont témoignent les usagers, c'est ce que constatent les nombreux professionnels de différents pays venus chercher l'expertise du traitement psychanalytique des psychoses auprès de l'équipe du "388", et c'est également ce qui sous-tend tout le travail des intervenants du Centre. Qu'il s'agisse de supporter l'usager lors du surgissement de la crise psychotique, de lui servir de repère dans la traversée de celle-ci, qu'il s'agisse de mobiliser l'usager dans sa participation à une vie de groupe à travers des activités socioculturelles ou sportives, des sorties en ville, qu'il s'agisse de l'accompagner au quotidien dans les engagements et les projets sociaux qu'il entreprendra, tous ces axes du travail de l'intervenant s'appuieront sur la parole, parole qui engage l'usager comme chacun des intervenants impliqués.

Le Centre est ouvert 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, condition nécessaire de traitement pour les usagers de la maison. Qui peut dire à quel moment surgira l'angoisse qui deviendra insupportable ? Qui peut prévoir à quel moment surviendra un événement qui menacera de faire basculer l'usager dans la crise, qui l'incitera à poser des gestes nuisibles ou dangereux pour lui ou pour les autres ? Un intervenant est donc toujours là, prêt à accueillir l'usager et sa parole, prêt à intervenir auprès de ce dernier, de nuit, de jour comme de soir, dans toutes les circonstances qui peuvent venir faire chavirer sa vie.

Nos objectifs

L'objectif central du traitement demeure que l'usager reprenne le contrôle de sa vie et en devienne entièrement responsable. L'individu psychotique, considéré comme un sujet humain capable de prendre les décisions qui le concernent et de les assumer, sera amené à chercher et à trouver en lui-même les leviers et les ressources qu'il possède pour se sortir de la maladie, se dégager du diagnostic dont il a été étiqueté et qui déjà l'exclut du lien social. Dans cette mesure, et dans celle-ci seulement, il lui sera possible d'occuper la place sociale qui lui revient.

Le traitement complet de la crise dans la communauté, bien évidemment, demeure au cœur de cet objectif. Éviter l'hospitalisation, ne l'envisager qu'en dernier recours et ce pour un temps restreint, tout est mis en place depuis le jour même de l'admission de l'usager au Centre, afin de rendre cela possible. Il faut bien voir que le but premier est de tout mettre en œuvre pour que l'usager puisse faire l'expérience d'un traitement effectif de la crise, en dehors des moyens traditionnels de l'hospitalisation et des contentions physique et chimique. La crise étant ce qui est venu fracturer la vie du psychotique, ce qui l'a obligé à s'isoler et à se retirer de la vie active, on ne s'étonnera donc pas que le traitement de celle-ci soit la pierre angulaire du travail. Dès son admission dans le programme, c'est-à-dire bien avant que ne survienne la première crise de l'usager au Centre, toute l'équipe se met à la tâche de constituer, avec lui, les repères et les outils qui seront indispensables au traitement de celle-ci lorsqu'elle surgira.

Le travail de l'intervenant : de la crise à la participation sociale

De la crise …

Traiter la crise et permettre un retour à la participation sociale, tels sont donc les objectifs poursuivis. L'idée de traiter la psychose dans la communauté apparaît logique lorsque nous considérons que le travail de réarticulation sociale ne peut se réaliser efficacement que si les enjeux de la crise sont connus et traités parallèlement par la même équipe. Ce que nous entendons ici par enjeux de la crise concerne tout aussi bien ce qui préside au déclenchement de la crise et à la désorganisation psychotique pour un individu donné que ce qui fait obstacle, entre les crises, à sa participation sociale. Dans cette optique, l'objectif d'occuper une place active dans la société passe nécessairement par une prise en compte et un traitement des enjeux de la crise.

Dès l'arrivée d'un usager, toute l'équipe commence à recueillir le maximum d'informations sur l'univers de cette personne qui s'engage dans le traitement : ses intérêts, ce qu'elle pense, ce qui est important pour elle dans la vie, ce qui la préoccupe. Les crises antérieures sont elles aussi une source précieuse d'informations : les événements subjectifs et objectifs les entourant, les éléments déclencheurs, le déroulement de la crise et ses conséquences. Cumulés et consignés sur les trois quarts de travail, ces éléments deviendront des points de référence, des repères lorsque surviendra la première crise au Centre. C'est par le biais de chaque contact avec les intervenants de jour, de soir et de nuit, que ces informations deviennent accessibles à l'usager et à son équipe de traitement. Elles seront donc recueillies dans différents lieux qui peuvent paraître étrangers les uns aux autres, mais qui tous permettent à l'usager de cerner un aspect ou un autre de ce qui marque son existence : au cours d'une activité au Centre, lors d'une rencontre face à face, pendant la préparation d'un repas, à l'occasion d'une sortie en ville, lors d'un appel téléphonique.

Grâce à ce matériel cumulé et connu de chaque intervenant, les premiers indices de crise seront reconnus et rapidement décelés. Des mesures seront aussitôt prises pour faire face à la situation et faire en sorte que, si les indicateurs de crise s'avèrent justes, les conséquences négatives de la perturbation soient limitées le plus possible. L'objectif visé est que l'usager fasse l'expérience qu'il peut agir sur son état : gérer et limiter la désorganisation, exprimer la souffrance, si intense soit-elle, parler et sortir de l'isolement dans lequel l'enfermaient les crises antérieures, et ainsi composer avec les idées délirantes qui s'imposent à lui. Faire l'expérience de traverser la crise au Centre c'est aussi pour l'usager ne pas être hospitalisé, ne pas être surmédicamenté et rester avec les autres. C'est par ailleurs maintenir ses habitudes de vie, participer aux ateliers d'art, aux activités de groupe et ainsi conserver ses acquis. Cette expérience de pouvoir ainsi agir sur la crise vient toujours étonner l'usager, le surprendre et lui redonner espoir.

Dans ce moment crucial, le travail de l'intervenant est capital. La crise en effet n'a pas d'horaire et ses manifestations se déploient sur les 24 heures d'une journée. Chaque cas est unique, différent, et quelles que soient les manifestations de la crise, l'usager doit pouvoir en tout temps compter sur l'intervenant. Pour traverser la crise au Centre, il a besoin de la présence familière d'un intervenant qui accueille les dimensions angoissantes de son vécu. Ce dernier sera un point de repère qui cherchera avec lui, au quotidien, d'heure en heure, comment traverser ces jours difficiles.

Nous savons donc que tôt ou tard le psychotique sera confronté à la crise. Lorsqu'elle surgira, il importe d'y être préparé par les moyens dont nous venons de parler et de l'accueillir pour ce qu'elle est, le théâtre de ce qui vient briser la vie du psychotique. En ce sens, la crise est certes un épisode difficile dans la vie du sujet mais c'est aussi et surtout une occasion d'accéder au cœur de ce qui fait impasse dans sa vie. La crise est provoquée par une conjoncture d'événements objectifs et subjectifs qui doivent être identifiés pour qu'un traitement ait effectivement lieu et que soient dépassés les éléments qui rompent l'équilibre psychique. À défaut d'y arriver, le psychotique entrera en crise de façon répétitive sans qu'un progrès réel et durable ne puisse être escompté.

Accueillir la crise ne veut surtout pas dire y assister passivement. Il faut d'abord, nous l'avons dit, tout mettre en œuvre pour qu'elle ait le moins de conséquences négatives possibles dans la vie de la personne. Sur ce plan, l'encadrement visera à mettre en place les moyens nécessaires pour préserver l'intégrité physique et psychique de la personne, ses liens et projets sociaux, son emploi ou ses études si de tels engagements existent, sa situation financière, donc préserver l'espace personnel et social qu'elle est parvenue à construire depuis son arrivée au Centre.

Pour l'intervenant, la crise psychotique permet donc un accès plus direct à l'expérience que fait le psychotique à travers ce que ce dernier lui en communique. Il en devient le témoin à travers les différentes manifestations délirantes et constate que c'est l'organisation même du délire qui vient déterminer les gestes et les pensées de l'usager. Par ailleurs, ces manifestations viennent souvent déborder du cadre social par leur nature ou par leur intensité. Elles viennent parfois exclure le psychotique de tout rapport avec les autres dans la communauté. Pourtant, malgré la puissance du délire et son déploiement, l'usager ne peut faire l'économie de respecter cet espace social minimal. C'est là une exigence de tous les instants que l'intervenant veillera à faire respecter au 388 : même en crise, on ne dit pas n'importe quoi, n'importe où et n'importe quand. Le respect de soi-même et d'autrui est requis, tant dans son droit de parler et d'entrer en contact avec l'entourage que dans sa présentation physique et son hygiène corporel. Il s'agit là d'un cadre minimal sans lequel aucun traitement dans la communauté n'est pensable.

Dans l'après coup de la crise et avec un certain recul par rapport à celle-ci, l'intervenant propose à l'usager de faire un retour sur son expérience. Avec la distance, ils peuvent mieux identifier les éléments centraux, les enjeux et les événements déclencheurs de cette dernière crise, ainsi que les modalités de traitement qui ont été efficaces ou inefficaces. Ce travail permet à l'usager de prendre la mesure de son pouvoir sur le déroulement de la crise. Il a désormais fait l'expérience d'une première crise gérée et contrôlée au Centre. Il en tirera des connaissances sur ses propres limites et sur ses fragilités. Il découvrira peu à peu des moyens d'affronter les impasses singulières qui sont les siennes et qui auparavant le précipitaient invariablement en crise. Ici encore, les intervenants prennent note de toutes les composantes de la crise, et ajoutent celles-ci à ce qui a déjà été identifié dans les crises antérieures. C'est souvent après une première crise traversée au Centre que l'usager prend à sa charge la recherche d'un sens et d'une logique à ce qui lui arrive. L'identification des événements qui entourent cette expérience servira par la suite lorsqu'un moment de fragilité apparaîtra ou lorsqu'une seconde crise surgira.

… à la participation sociale

Le traitement de la crise, pour être efficace, ne peut se faire en isolant l'individu de la conjoncture singulière et des contraintes sociales qui l'ont rendu malade. Il faut au contraire l'y confronter progressivement, en lui accordant le support nécessaire pour identifier les facteurs qui le perturbent et les solutionner. L'exercice vise à développer des moyens de dépasser les éléments déstabilisants, par exemple en modifiant sa propre position vis-à-vis d'eux. Aussitôt que possible et dans la mesure de ses capacités, il sera donc amené au "388" à s'impliquer dans des projets sociaux qui deviendront le terrain même du traitement : travail, études, bénévolat, construction d'un réseau social, développement d'un style de vie qui soit compatible avec ses valeurs et intérêts.

Assister ainsi le psychotique sur le chemin de la participation sociale sera pour l'intervenant un travail d'envergure puisque, pour chacun d'eux, une problématique singulière est à la base de ses difficultés d'articulation sociale. À toutes les étapes du cheminement, c'est dans ses expériences de vie et dans son rapport aux autres que le repérage et le traitement des perturbations s'effectueront. Ce type de traitement au quotidien s'impose comme une nécessité clinique. Nous savons en effet qu'en se confrontant à la réalité sociale, l'usager rencontra des difficultés qui, si elles ne sont pas résolues rapidement, prendront de l'ampleur et déclencheront une crise. Une angoisse, de supportable en journée, deviendra intolérable en soirée ou en début de nuit, entraînant par exemple des idées suicidaires. Si elle n'est pas alors abordée immédiatement, les conséquences pourraient compromettre les projets sociaux de l'usager, voire sa vie elle-même.

L'usager sait donc qu'il peut à tout moment adresser une parole à un intervenant qui sera disponible pour l'entendre et effectuer avec lui un travail pour dénouer l'impasse. Dès lors, les modalités mêmes de l'intervention, parce qu'elles sont structurées par une approche psychanalytique de la psychose, impliquent une écoute spécifique. À travers toutes les situations concrètes rencontrées et en les liant les unes aux autres, l'écoute vise à élaborer le sens et la logique de l'expérience que fait le psychotique. Très rapidement, l'usager s'engagera dans ce travail d'élaboration. Il en extraira les éléments qui lui permettront de conjuguer avec les situations concrètes qu'il rencontre dans ses projets sociaux ainsi qu'avec les difficultés qui auparavant l'isolaient dans son monde imaginaire, et pouvaient le précipiter en crise.

L'aspect premier du travail de l'intervenant est de requérir de la part du psychotique une parole sur ce qui le travaille et paralyse son corps comme son esprit. Cela suppose que l'intervenant s'intéresse effectivement à la parole et à l'expérience de l'usager, et accorde à celles-ci une valeur humaine et un droit de cité. Sur ce plan le psychotique n'est pas dupe. Son entourage lui a dit que ses propos ne tenaient pas debout et n'étaient que des chimères, que ça ne tournait pas rond dans sa tête. Il a réagi par la méfiance, en se taisant et en s'isolant parfois jusqu'à mettre sa vie en danger. Si de la même façon l'expérience psychotique n'est pour l'intervenant que folie, désordre et expression d'une dégénérescence, il se taira encore, ou du moins ne parlera pas de ce qui pourrait être retenu contre lui.

Seul un réel intérêt de l'intervenant pour l'expérience que fait le psychotique saura soutenir la parole de ce dernier. Alors seulement il prendra le risque de parler de ce qu'il vit, sans la menace de l'hospitalisation ou de la surmédication. Si nous l'écoutons, nous apprendrons quelle logique traverse ainsi sa vie, et vient déterminer ses gestes, ses paroles. Nous découvrirons ce qui le préoccupe profondément et mobilise une grande part de son énergie : il a repéré des impasses dans la société, dans l'humanité ou dans l'univers, et il travaille à les réparer. C'est souvent à une telle mission qu'est confronté le psychotique. Face à ces impasses, il a développé des explications délirantes et celles-ci l'entraînent dans des solutions du même ordre qui n'ont d'effet que de l'isoler davantage. Ce qui constitue ainsi son espace subjectif s'avère donc le plus souvent incompatible avec la vie sociale et il en souffre. Peut-il trouver un lieu pour en parler et élaborer des solutions viables ?

Les conditions essentielles à l'efficacité du travail de l'intervenant

Nous avons exposé dans ce qui précède les grands axes du travail de l'intervenant ainsi que les objectifs centraux de celui-ci. Le traitement de la psychose exige, et c'est là un point essentiel, un cadre stable et cohérent. Pour que le travail de l'intervenant soit effectif et donne les résultats que nous obtenons depuis 20 ans, un certain nombre de conditions doivent être mises en place et maintenues rigoureusement dans l'organisation même du Centre. Nous pourrions dire que celles-ci constituent les bases nécessaires d'un traitement psychanalytique de la psychose dans la communauté.

1. Une approche unique et partagée par tous les intervenants : la psychanalyse

La psychanalyse repose sur une certaine conception de l'être humain qui constitue la toile de fond de toutes nos interventions. Elle reconnaît que chaque être humain est différent et réagit de façon singulière aux événements de la vie. Les gestes que nous posons au quotidien, comme nos désirs et nos aspirations, nos échecs aussi, se relient à nos expériences passées et constituent notre histoire personnelle et subjective. Ainsi, toutes les sphères de notre vie sont inter-reliées et interagissent les unes sur les autres sans que nous en ayons nécessairement conscience. Cette interaction obéit à une logique interne qui surdétermine nos choix de vie, nos rapports sociaux, notre caractère, etc. Il en va de même pour le sujet psychotique. L'intervention au 388 repose sur cette conception préalable et soutient que tout être humain possède, en lui, les ressources nécessaires lui permettant de créer des solutions pour régler ses problèmes et modifier sa vie. Le sujet, et lui seul, est capable d'en arriver à des changements durables.

L'intervenant fait outil de cette conception de l'humain qui lui permet d'entendre le psychotique sans se sentir menacé par les multiples facettes de la maladie. Ce n'est qu'à l'intérieur de cette écoute spécifique que l'usager arrivera à prendre une distance de ses idées délirantes, à quitter le terrain de la méfiance pour risquer une parole vraie. Établir ainsi un espace de parole qui repose sur la bonne foi de chacun aura un effet limitatif sur les conséquences dévastatrices de la psychose. C'est d'ailleurs l'un des aspects cruciaux du travail de l'intervenant, qui ici est supporté par le cadre même et la structure organisationnelle du Centre. Dans cette mesure, l'intervenant peut se positionner comme le représentant d'un tel cadre et être perçu comme tel par l'usager. C'est donc un tiers qui est ainsi posé entre le psychotique et l'intervenant, que ce tiers s'appelle l'équipe, le cadre, les règles ou les pratiques de la maison auxquels tous sont soumis, employés comme usagers. Au-delà de chacun des intervenants qui viennent, c'est à ce tiers que l'usager s'adresse vraiment. Ce n'est donc jamais dans un rapport duel qu'usagers et intervenants entrent en contact. Un tel rapport viendrait immanquablement replonger l'usager dans la méfiance

2. Une formation continue et offerte sur place

Que des intervenants provenant d'horizons divers, psychologie, anthropologie, nursing, philosophie, littérature, etc., se regroupent autour d'une même approche ne va pas de soi. Des mécanismes sont donc mis en place au "388" pour y arriver. Les réunions cliniques hebdomadaires, les supervisions individuelles, les journées cliniques trimestrielles sont les composantes d'une formation continue qui est dirigée par des psychanalystes. Cette formation vise une compréhension psychanalytique du phénomène de la psychose. Ce qui vient faire lien entre les intervenants est cet abord psychanalytique de la psychose qui permet un langage, des objectifs et des instruments communs. Ce qui les réunit aussi est l'ampleur du défi devant lequel chacun d'eux, quelles que soient sa formation et sa compétence, ne saurait suffire. En effet, la sévérité et la complexité des troubles psychotiques commandent une grande cohérence et une concertation qui ne peuvent être atteintes que par une formation continue à laquelle tous les intervenants du Centre doivent participer. Les activités de formation provoquent en chacun un questionnement constant et constituent un rempart contre les préjugés sociaux et culturels à l'endroit de la maladie mentale.


3. Des services intégrés et cohérents, sans chasses gardées

La psychose a des conséquences graves sur différentes sphères de la vie d'une personne. Il nous faut donc intervenir sur plusieurs plans simultanément : la vie intérieure du sujet, la protection de son intégrité physique et psychique, ses rapports avec les autres, son lieu de vie, ses projets sociaux, etc. Ces lieux multiples d'interventions mettent à contribution plusieurs professionnels dans le Centre et requièrent qu'ils se concertent et y mettent toute leur créativité. L'une des premières choses que nous expérimentons au "388" est que nous avons besoin les uns des autres au delà des fonctions de chacun. En effet, seule une cohérence rigoureuse, dans tous les lieux d'intervention et sur tous les quarts de travail, permettra au psychotique de sortir d'une longue maladie pour occuper la place sociale qui lui revient. De la même façon, nous serons amenés à établir des collaborations et à nous concerter avec d'autres acteurs dans la communauté : les proches de l'usager, sa famille, les intervenants des ressources extérieures qu'il fréquente. Il peut s'agir d'organismes qui s'occupent spécifiquement du marché du travail (Centre local d'Emploi et de la Solidarité sociale, Équitravail), de différentes ressources de transition et d'habitation (l'Athénée, PECH, la Résidence Langelier), mais aussi des CLSC, des cabinets de médecin et des urgences hospitalières.

4. Un Centre accessible 24hres/24hres, 7 jours/7 jours

Le traitement de la psychose ne s'arrête pas en soirée, la nuit ou les fins de semaine. Pour qu'il puisse se faire efficacement, il importe que les intervenants sur place soient en mesure d'accueillir à toutes heures du jour les manifestations d'une désorganisation psychique qui survient parfois très rapidement et sans préavis. Les équipes de soirée et de nuit, comme les équipes de fin de semaine, deviennent alors des maillons essentiels pour que soient limités et contenus les effets dévastateurs de la crise psychotique. Il demeure étonnant de se rappeler que le "388" est maintenant ouvert depuis plus de 20 ans, 24 heures sur 24 et 365 jours l'an.

5. La cure analytique et la présence de psychanalystes dans le Centre

Tout le traitement au "388", y compris le travail de l'intervenant, est pensé et organisé à partir d'une approche psychanalytique de la psychose. Cela ne veut pas dire pour autant que les intervenants soient eux-mêmes des psychanalystes. Au Centre, la fonction de l'intervenant dont nous avons parlé jusqu'ici est distincte de celle de l'analyste. Ce dernier mène les cures individuelles et n'intervient pas, comme le fait l'intervenant, dans la vie quotidienne de l'usager.

C'est essentiellement dans la cure individuelle que l'usager trouvera une issue à sa vision du monde et à ce qui le mobilise. Au fil de ce travail qu'il mène avec un analyste du Centre, il identifiera les circonstances à l'égard desquelles il s'est toujours trouvé démuni, il repèrera ce qui se répète dans sa vie, et il découvrira comment tout cela a des liens étroits avec des situations de l'enfance ou des événements familiaux. Surtout, il élaborera de nouvelles conduites face à ce qui venait jusque là le perturber. La cure est un lieu confidentiel où rien de ce qui est dit n'est rapporté à l'extérieur. L'intervenant clinique n'a donc aucun accès au travail de la cure, mais il demeure le témoin privilégié des effets qui s'y produisent. Sa participation est de soutenir l'usager dans ce travail qui se poursuit en lui sur les 24 heures d'une journée et de l'aider à gérer les divers effets qu'il entraîne dans sa vie quotidienne.

D'expérience nous savons que la cure individuelle est l'épine dorsale du traitement psychanalytique de la psychose. Si l'ensemble des moyens que nous venons de décrire produisent des progrès vérifiables et durables c'est parce qu'ils s'articulent au travail de la cure analytique et le soutiennent dans ses butées comme dans ses avancées. Ce n'est qu'à la condition de s'investir dans sa cure individuelle que le psychotique arrivera à amoindrir l'ampleur et la durée des crises, jusqu'à abandonner la solution que constituait le délire. Il nous apparaît tout aussi juste d'affirmer que cet engagement personnel dans le processus analytique ne sera productif que si le sujet se confronte, en même temps, aux nécessités et aux contraintes de la vie sociale. C'est dans cette logique qu'un traitement complet de la psychose ne peut s'envisager que dans un Centre bien implanté dans la communauté.

 

 

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