La spécificité du "388"

De la reconfiguration des services en santé mentale : quelques raisons pour continuer de dispenser le service

Il y a plus d'un an, dès que le CHRG a "décidé" de fermer le 388 pour diverses raisons financières, administratives et idéologiques, tous les usagers ont senti la fragilité et l'importance que représente l'existence même de leur Centre de Traitement Psychanalytique. Notre "11 septembre" à nous, ce fut certes ce moment où l'on nous annonça cette menace de fermeture et que nous serions éventuellement relocalisés à la clinique Ste-Anne, tout en nous assurant un suivi supposément efficace, des intervenants qualifiés, etc.

Les utilisateurs des ressources en santé mentale ont trop souvent l'impression que c'est à leurs dépens que s'effectuent les changements dans la vaste structure médico-administrative qui les régit. C'est un grand pas en avant quand la société met en place des ressources de qualité, accessibles dans la communauté, formant un réseau cohérent. Au lieu d'un simple suivi patient-psychiatre que domine un hôpital psychiatrique en imposant son mode de fonctionnement, la région bénéficie de groupes d'aide, de centres d'hébergement et de crise, d'organismes favorisant la participation à la vie sociale, au monde du travail et, bien sûr, des Centres de Traitement dans la Communauté dont le 388 fait partie et qui a déjà prouvé son efficacité. Les "malades mentaux" peuvent maintenant espérer vivre en société : cette même société reconnaît que les malades ne sont plus irrécupérables ou foncièrement marginaux, et un bon nombre d'entre eux ne portent pas "l'étiquette" gravée au front. La médication et les progrès de la médecine expliquent en partie cette évolution : le fait de considérer que le 388 offre un traitement rend cependant légitime la réflexion sur les autres facteurs pouvant améliorer les états pathologiques, surtout lorsqu'on envisage une réorganisation des services.

Nous tenons ici à expliquer de l'intérieur que la fin du 388 signifie une diminution de la qualité de vie pour les usagers présents et futurs, de même qu'il signifie l'élimination d'une alternative à ce qui se fait généralement en psychiatrie, et d'une opportunité unique de refaire sa place et vivre comme un citoyen normal.

Les particularités du traitement psychanalytique du 388

Les éléments qui suivent ne visent pas à simplement définir ce qu'est la vie au 388 (nous avons par ailleurs témoigné auprès de diverses instances, que ce soit individuellement ou en groupe, en plénières ou par écrit, de l'importance que représente le Centre dans nos vies). Ces éléments représentent plutôt ce qui différencie le traitement de ce qui se fait ailleurs : et nous pouvons parler en connaissance de cause. Pour cette raison beaucoup d'entre nous croient que notre passage au 388 est, en soi, un "travail", et ce travail, de l'intérieur, est intense et intensif.
Il est difficile de faire un portrait général de l'usager du 388 : il y a autant de "cas" qu'il y a d'histoires de vie. C'est selon l'évolution du traitement et en fonction des bases de ce traitement que l'on peut bien cerner ce qui le différencie. Le point commun à chacun réside dans le plan d'intervention, qui concerne l'évolution de la cure analytique et ce qui est mis en place dans le court et le moyen terme pour participer activement à la vie sociale. Il s'agit en somme de rendre l'usager imputable de son évolution personnelle et sociale. Non seulement nous trouvons qu'on nous en demande de plus en plus, mais nous finissons par nous en demander de plus en plus à nous-mêmes, car il nous est possible de le faire avec l'encadrement adapté, efficace et complet du 388.
Vivre au 388 signifie une participation à une vie collective, une sorte de micro-société qui est une image de la société, et non de celle d'un hôpital psychiatrique. Un "lit" occupé au 388 n'est pas l'équivalent du lit d'un hôpital ou d'un hébergement temporaire : la résidence implique d'être capable de faire ses tâches quotidiennes : participer à la vie collective, aux tâches ménagères, cuisiner, mais également aller travailler, continuer les projets en cours. Une responsabilisation financière est même imputée à l'usager résidant : tout le contraire d'une séjour passé dans un pavillon de psychiatrie ! Les ateliers d'art qui s'y déroulent n'ont pas un but "ergothérapeutique" et bon nombre d'usagers exposent, font de la musique, écrivent ; ces ateliers sont souvent de bons moyens pour désamorcer des crises.

Nous demeurons convaincus que le fait de devenir ou redevenir fonctionnel, à divers niveaux pour l'ensemble des usagers inscrits au traitement et selon les capacités et limites de chacun, est ce qui caractérise le 388 comme moyen, comme outil devant mener à l'amélioration de la santé, à la prise en charge d'une vie sociale et productive, à développer l'espoir et à s'épanouir au lieu de simplement se faire "stabiliser".

Même advenant le cas où l'on offrait à un clientèle psychotique une cure basée sur quelques séances par semaine, le résultat serait plus que douteux s'il ne tenait pas compte des efforts visant la prise en charge sociale de l'individu avec l'aide d'intervenants, d'une travailleuse sociale, d'activités artistiques, créatrices ou récréatives : une réelle antithèse de l'ergothérapie, puisque la primauté n'est pas accordée à un aspect occupationnel qui ne "résout" rien, mais plutôt au fait que ces à-côtés de la cure analytique permettent l'apprentissage d'un comportement équilibré et la redéfinition même de ce qu'est la santé.

Il faut que la communauté en général cesse de penser que le 388 est un endroit qui "guérit" sans nécessairement y parvenir, c'est-à-dire qu'il faut revoir et reconsidérer le terme de "guérison" en fonction de la clientèle cible. Un usager qui arrivera au bout de son traitement ne sera pas une sorte de super-héros, une victime récupérée du système de la santé, etc. Toute personne admise dans le traitement a une occasion inespérée dont il ignore la portée réelle et ne doute peut-être pas des difficultés qui jalonneront son traitement, mais aussi des bénéfices extraordinaires qu'il en récoltera !

Donner des moyens à l'individu d'obtenir une compréhension de lui-même qui lui permettra de ne pas répéter les mêmes erreurs en replongeant dans le même gouffre, de définir ce qu'il attend de sa vie, de stabiliser son comportement sans se faire imposer des contentions de différentes formes, de comprendre son devenir et d'adapter ses capacités, d'accepter ses limites, de vivre et souffrir dignement... d'atteindre la juste mesure de lui-même et percevoir la réalité comme elle est, un peu plus ou totalement... sont des objectifs que l'usager développe, qui différencient les possibilités qu'offre le 388 de ce qui se fait ailleurs.

Ces défis et ces réussites ne sont pas et ne seront probablement jamais quantifiables, mais il serait minimalement nécessaire, quand vient le temps d'une réorganisation des services, que soient considérés les défis individuels, sociaux et humains que relève la clientèle particulière du 388. Rendre la psychanalyse accessible équivaut à cesser de l'élitiser, ce qui est loin d'entrer en contradiction avec les idéaux et les programmes de notre système de santé.

La place du 388 dans la communauté et le réseau de la santé

Le maintien des activités du 388 cadre bien avec le réseau de traitement dans la communauté. Il est d'ailleurs une maille importante de ce réseau de par son approche. Ce qu'il faudrait continuer d'améliorer est tout l'aspect concernant la réadaptation sociale, en continuant de favoriser les rapports avec les autres ressources et la communauté elle-même. En d'autres termes, le but étant de donner une chance aux usagers de devenir citoyens à part entière, c'est la participation active à la vie sociale qui est le but profond du traitement.

Mais nous craignons que la fin du 388 contribue à uniformiser la maladie, à "classer" le malade, le rabrouer à une situation qui rendra tous les Centres, toutes les ressources et toutes les alternatives identiques. La restructuration des services offerts en santé mentale dans la région de Québec ne nous semble possible qu'à la condition minimale d'accepter les différences et la spécificité de chacun. Nous, usagers du 388, nous expliquons mal comment ce concept innovateur - traiter de jeunes adultes psychotiques par la psychanalyse en incluant cette nécessaire réadaptation sociale -, qui fait son chemin dans le monde entier, deviendrait soudainement indésirable dans la région de Québec. Nous recevons souvent des stagiaires provenant de partout (Amérique du Nord et du Sud, de l'Europe). C'est ce genre de choses qui crée en nous un sentiment d'appartenance, de valorisation, et nous permet même de contribuer à faire évoluer, localement et mondialement, le domaine de la psychiatrie. Rappelons que le 388 a été fondé et élaboré il y a vingt ans par ses actuels dirigeants : c'est-à-dire que l'on refusait même, auparavant, à une clientèle comme la nôtre l'accès à une psycho-thérapie ! Serait-il vrai que nul n'est prophète en son pays ?
Nous craignons que l'approche intégrée signifie un nivellement subtil des services surspécialisés, finissant par brimer l'individu lui-même, c'est-à-dire que le psychiatrisé deviendra tributaire d'une seule philosophie de soins, quelle qu'elle soit, dans n'importe quel Centre que ce soit. Dans une clinique de jour, quels moyens tangibles seront mis en place pour contribuer à l'amélioration de notre équilibre, à éviter les hospitalisations ? Qu'en sera-t-il de l'écoute et des interventions ? S'il devient impossible de verbaliser, par téléphone ou en personne, à toute heure du jour et de la nuit et cela 365 jours par année, serons-nous contraints de recourir à l'urgence ? Est-ce que le but recherché, ou en effet indésirable mal envisagé, consisterait à façonner dans la communauté des annexes à un vaste et subtil hôpital psychiatrique, à une seule et restrictive philosophie de soins ? Ce sont là des questions que nous nous posons en tant qu'usagers du 388, de même qu'en citoyens, et dont nous avons malheureusement l'impression d'en connaître les réponses...
Nous savons que nous avons des moyens pour sortir du topo habituel relié à l'univers de la psychiatrie, qui jalonne d'ailleurs l'histoire de vie de beaucoup d'entre nous : hospitalisation, ré-hospitalisations, suivi fragmentaire, isolement... jusqu'à la misère et le suicide qui sont, eux, des manifestations bien quantifiables...

Dans ce contexte, admettre les différences est capital. Il sera difficile de cerner les bienfaits et l'utilité d'un service surspécialisé si ce qui définit la raison d'être de cette ressource est "nivelé". Et ne formons-nous pas la principale partie de cette définition ? En ce sens, vous pouvez parier que celui ou celle qui vient au terme de son traitement au 388 ne deviendrait pas ce qu'il est sans le traitement.

Commentaires et recommandations

Considérant ce qui est mentionné précédemment :

  • La présence du 388 dans ses conditions de fonctionnement actuelles est un service surspécialisé qui doit être maintenu dans la communauté, c'est-à-dire que sa spécificité doit être reconnue par les instances supérieures, de même que les particularités de son approche.
  • L'annexion avec la clinique Ste-Anne signifie sans contredit la fin de toute opportunité de traitement psychanalytique pour le type de clientèle que dessert le 388.
  • Toute décision, par les instances supérieures, sur les Centres de Traitement dans la Communauté ou de toute autre ressource devrait tenir compte du contenu de l'approche de ces ressources, de ce qui fonde cette approche, du cadre et de ses objectifs particuliers.
  • "L'approche intégrée", pour réellement porter ce titre, devrait également envisager ce que voudrait dire une "approche adaptée" quand il s'agit des services surspécialisés, c'est-à-dire reconnaître ses mérites par rapport à sa clientèle, et les mérites de sa clientèle.
  • La réorganisation des services doit reconnaître la validité et les différences entre les approches thérapeutiques, c'est-à-dire éviter le nivellement de l'individu, de la maladie mentale, à l'image même des bases d'une société occidentale évoluée.
  • La Régie, avant de prendre une décision, devrait désigner un spécialiste reconnaissant l'approche psychanalytique pour venir évaluer sur place comment les choses se passent au 388.
  • La sensibilisation de la communauté sur l'efficience du traitement et ses particularités devrait être accentuée, c'est-à-dire en valorisant l'image parfois ambivalente du Centre, qui découle de l'ignorance sur ce qui s'y fait.
  • Finalement, il ne pas oublier que la maladie mentale, même si elle n'est pas souhaitable, doit être considérée comme un phénomène humain normal à qui l'on ne saurait promettre l'équité en commettant l'exclusion.

Notre mémoire s'inspire du document produit par Le groupe de travail sur les services spécialisés et surspécialisés (septembre 2001) ; de l'ensemble des plénières auxquelles ont assisté ou participé, de près ou de loin, les usagers du 388 ; de l'information diffusée par les intervenants et la direction du 388 ; de ce qui est ressorti des réunions au Comité des Usagers du CHRG ; et, de manière plus que significative, sur les expériences partagées par l'ensemble des usagers du 388.

Comité des usagers du "388"

 

 

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Le "388", Centre psychanalytique de traitement pour jeunes adultes psychotiques

 

 
   


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