Les
utilisateurs des ressources en santé mentale ont trop souvent
l'impression que c'est à leurs dépens que s'effectuent
les changements dans la vaste structure médico-administrative
qui les régit. C'est un grand pas en avant quand la société
met en place des ressources de qualité, accessibles dans la communauté,
formant un réseau cohérent. Au lieu d'un simple suivi
patient-psychiatre que domine un hôpital psychiatrique en imposant
son mode de fonctionnement, la région bénéficie
de groupes d'aide, de centres d'hébergement et de crise, d'organismes
favorisant la participation à la vie sociale, au monde du travail
et, bien sûr, des Centres de Traitement dans la Communauté
dont le 388 fait partie et qui a déjà prouvé son
efficacité. Les "malades mentaux" peuvent maintenant
espérer vivre en société : cette même société
reconnaît que les malades ne sont plus irrécupérables
ou foncièrement marginaux, et un bon nombre d'entre eux ne portent
pas "l'étiquette" gravée au front. La médication
et les progrès de la médecine expliquent en partie cette
évolution : le fait de considérer que le 388 offre un
traitement rend cependant légitime la réflexion sur les
autres facteurs pouvant améliorer les états pathologiques,
surtout lorsqu'on envisage une réorganisation des services.
Nous
tenons ici à expliquer de l'intérieur que la fin du 388
signifie une diminution de la qualité de vie pour les usagers
présents et futurs, de même qu'il signifie l'élimination
d'une alternative à ce qui se fait généralement
en psychiatrie, et d'une opportunité unique de refaire sa place
et vivre comme un citoyen normal.
Les
particularités du traitement psychanalytique du 388
Les
éléments qui suivent ne visent pas à simplement
définir ce qu'est la vie au 388 (nous avons par ailleurs témoigné
auprès de diverses instances, que ce soit individuellement ou
en groupe, en plénières ou par écrit, de l'importance
que représente le Centre dans nos vies). Ces éléments
représentent plutôt ce qui différencie le traitement
de ce qui se fait ailleurs : et nous pouvons parler en connaissance
de cause. Pour cette raison beaucoup d'entre nous croient que notre
passage au 388 est, en soi, un "travail", et ce travail, de
l'intérieur, est intense et intensif.
Il est difficile de faire un portrait général de l'usager
du 388 : il y a autant de "cas" qu'il y a d'histoires de vie.
C'est selon l'évolution du traitement et en fonction des bases
de ce traitement que l'on peut bien cerner ce qui le différencie.
Le point commun à chacun réside dans le plan d'intervention,
qui concerne l'évolution de la cure analytique et ce qui est
mis en place dans le court et le moyen terme pour participer activement
à la vie sociale. Il s'agit en somme de rendre l'usager imputable
de son évolution personnelle et sociale. Non seulement nous trouvons
qu'on nous en demande de plus en plus, mais nous finissons par nous
en demander de plus en plus à nous-mêmes, car il nous est
possible de le faire avec l'encadrement adapté, efficace et complet
du 388.
Vivre au 388 signifie une participation à une vie collective,
une sorte de micro-société qui est une image de la société,
et non de celle d'un hôpital psychiatrique. Un "lit"
occupé au 388 n'est pas l'équivalent du lit d'un hôpital
ou d'un hébergement temporaire : la résidence implique
d'être capable de faire ses tâches quotidiennes : participer
à la vie collective, aux tâches ménagères,
cuisiner, mais également aller travailler, continuer les projets
en cours. Une responsabilisation financière est même imputée
à l'usager résidant : tout le contraire d'une séjour
passé dans un pavillon de psychiatrie ! Les ateliers d'art qui
s'y déroulent n'ont pas un but "ergothérapeutique"
et bon nombre d'usagers exposent, font de la musique, écrivent
; ces ateliers sont souvent de bons moyens pour désamorcer des
crises.
Nous
demeurons convaincus que le fait de devenir ou redevenir fonctionnel,
à divers niveaux pour l'ensemble des usagers inscrits au traitement
et selon les capacités et limites de chacun, est ce qui caractérise
le 388 comme moyen, comme outil devant mener à l'amélioration
de la santé, à la prise en charge d'une vie sociale et
productive, à développer l'espoir et à s'épanouir
au lieu de simplement se faire "stabiliser".
Même
advenant le cas où l'on offrait à un clientèle
psychotique une cure basée sur quelques séances par semaine,
le résultat serait plus que douteux s'il ne tenait pas compte
des efforts visant la prise en charge sociale de l'individu avec l'aide
d'intervenants, d'une travailleuse sociale, d'activités artistiques,
créatrices ou récréatives : une réelle antithèse
de l'ergothérapie, puisque la primauté n'est pas accordée
à un aspect occupationnel qui ne "résout" rien,
mais plutôt au fait que ces à-côtés de la
cure analytique permettent l'apprentissage d'un comportement équilibré
et la redéfinition même de ce qu'est la santé.
Il
faut que la communauté en général cesse de penser
que le 388 est un endroit qui "guérit" sans nécessairement
y parvenir, c'est-à-dire qu'il faut revoir et reconsidérer
le terme de "guérison" en fonction de la clientèle
cible. Un usager qui arrivera au bout de son traitement ne sera pas
une sorte de super-héros, une victime récupérée
du système de la santé, etc. Toute personne admise dans
le traitement a une occasion inespérée dont il ignore
la portée réelle et ne doute peut-être pas des difficultés
qui jalonneront son traitement, mais aussi des bénéfices
extraordinaires qu'il en récoltera !
Donner
des moyens à l'individu d'obtenir une compréhension de
lui-même qui lui permettra de ne pas répéter les
mêmes erreurs en replongeant dans le même gouffre, de définir
ce qu'il attend de sa vie, de stabiliser son comportement sans se faire
imposer des contentions de différentes formes, de comprendre
son devenir et d'adapter ses capacités, d'accepter ses limites,
de vivre et souffrir dignement... d'atteindre la juste mesure de lui-même
et percevoir la réalité comme elle est, un peu plus ou
totalement... sont des objectifs que l'usager développe, qui
différencient les possibilités qu'offre le 388 de ce qui
se fait ailleurs.
Ces
défis et ces réussites ne sont pas et ne seront probablement
jamais quantifiables, mais il serait minimalement nécessaire,
quand vient le temps d'une réorganisation des services, que soient
considérés les défis individuels, sociaux et humains
que relève la clientèle particulière du 388. Rendre
la psychanalyse accessible équivaut à cesser de l'élitiser,
ce qui est loin d'entrer en contradiction avec les idéaux et
les programmes de notre système de santé.
La
place du 388 dans la communauté et le réseau de la santé
Le
maintien des activités du 388 cadre bien avec le réseau
de traitement dans la communauté. Il est d'ailleurs une maille
importante de ce réseau de par son approche. Ce qu'il faudrait
continuer d'améliorer est tout l'aspect concernant la réadaptation
sociale, en continuant de favoriser les rapports avec les autres ressources
et la communauté elle-même. En d'autres termes, le but
étant de donner une chance aux usagers de devenir citoyens à
part entière, c'est la participation active à la vie sociale
qui est le but profond du traitement.
Mais
nous craignons que la fin du 388 contribue à uniformiser la maladie,
à "classer" le malade, le rabrouer à une situation
qui rendra tous les Centres, toutes les ressources et toutes les alternatives
identiques. La restructuration des services offerts en santé
mentale dans la région de Québec ne nous semble possible
qu'à la condition minimale d'accepter les différences
et la spécificité de chacun. Nous, usagers du 388, nous
expliquons mal comment ce concept innovateur - traiter de jeunes adultes
psychotiques par la psychanalyse en incluant cette nécessaire
réadaptation sociale -, qui fait son chemin dans le monde entier,
deviendrait soudainement indésirable dans la région de
Québec. Nous recevons souvent des stagiaires provenant de partout
(Amérique du Nord et du Sud, de l'Europe). C'est ce genre de
choses qui crée en nous un sentiment d'appartenance, de valorisation,
et nous permet même de contribuer à faire évoluer,
localement et mondialement, le domaine de la psychiatrie. Rappelons
que le 388 a été fondé et élaboré
il y a vingt ans par ses actuels dirigeants : c'est-à-dire que
l'on refusait même, auparavant, à une clientèle
comme la nôtre l'accès à une psycho-thérapie
! Serait-il vrai que nul n'est prophète en son pays ?
Nous craignons que l'approche intégrée signifie un nivellement
subtil des services surspécialisés, finissant par brimer
l'individu lui-même, c'est-à-dire que le psychiatrisé
deviendra tributaire d'une seule philosophie de soins, quelle qu'elle
soit, dans n'importe quel Centre que ce soit. Dans une clinique de jour,
quels moyens tangibles seront mis en place pour contribuer à
l'amélioration de notre équilibre, à éviter
les hospitalisations ? Qu'en sera-t-il de l'écoute et des interventions
? S'il devient impossible de verbaliser, par téléphone
ou en personne, à toute heure du jour et de la nuit et cela 365
jours par année, serons-nous contraints de recourir à
l'urgence ? Est-ce que le but recherché, ou en effet indésirable
mal envisagé, consisterait à façonner dans la communauté
des annexes à un vaste et subtil hôpital psychiatrique,
à une seule et restrictive philosophie de soins ? Ce sont là
des questions que nous nous posons en tant qu'usagers du 388, de même
qu'en citoyens, et dont nous avons malheureusement l'impression d'en
connaître les réponses...
Nous savons que nous avons des moyens pour sortir du topo habituel relié
à l'univers de la psychiatrie, qui jalonne d'ailleurs l'histoire
de vie de beaucoup d'entre nous : hospitalisation, ré-hospitalisations,
suivi fragmentaire, isolement... jusqu'à la misère et
le suicide qui sont, eux, des manifestations bien quantifiables...
Dans
ce contexte, admettre les différences est capital. Il sera difficile
de cerner les bienfaits et l'utilité d'un service surspécialisé
si ce qui définit la raison d'être de cette ressource est
"nivelé". Et ne formons-nous pas la principale partie
de cette définition ? En ce sens, vous pouvez parier que celui
ou celle qui vient au terme de son traitement au 388 ne deviendrait
pas ce qu'il est sans le traitement.
Commentaires
et recommandations
Considérant
ce qui est mentionné précédemment :
-
La
présence du 388 dans ses conditions de fonctionnement actuelles
est un service surspécialisé qui doit être maintenu
dans la communauté, c'est-à-dire que sa spécificité
doit être reconnue par les instances supérieures, de
même que les particularités de son approche.
-
L'annexion
avec la clinique Ste-Anne signifie sans contredit la fin de toute
opportunité de traitement psychanalytique pour le type de
clientèle que dessert le 388.
-
Toute
décision, par les instances supérieures, sur les Centres
de Traitement dans la Communauté ou de toute autre ressource
devrait tenir compte du contenu de l'approche de ces ressources,
de ce qui fonde cette approche, du cadre et de ses objectifs particuliers.
-
"L'approche
intégrée", pour réellement porter ce titre,
devrait également envisager ce que voudrait dire une "approche
adaptée" quand il s'agit des services surspécialisés,
c'est-à-dire reconnaître ses mérites par rapport
à sa clientèle, et les mérites de sa clientèle.
-
La
réorganisation des services doit reconnaître la validité
et les différences entre les approches thérapeutiques,
c'est-à-dire éviter le nivellement de l'individu,
de la maladie mentale, à l'image même des bases d'une
société occidentale évoluée.
-
La
Régie, avant de prendre une décision, devrait désigner
un spécialiste reconnaissant l'approche psychanalytique pour
venir évaluer sur place comment les choses se passent au
388.
-
La
sensibilisation de la communauté sur l'efficience du traitement
et ses particularités devrait être accentuée,
c'est-à-dire en valorisant l'image parfois ambivalente du
Centre, qui découle de l'ignorance sur ce qui s'y fait.
-
Finalement,
il ne pas oublier que la maladie mentale, même si elle n'est
pas souhaitable, doit être considérée comme
un phénomène humain normal à qui l'on ne saurait
promettre l'équité en commettant l'exclusion.
Notre
mémoire s'inspire du document produit par Le groupe de travail
sur les services spécialisés et surspécialisés
(septembre 2001) ; de l'ensemble des plénières auxquelles
ont assisté ou participé, de près ou de loin, les
usagers du 388 ; de l'information diffusée par les intervenants
et la direction du 388 ; de ce qui est ressorti des réunions
au Comité des Usagers du CHRG ; et, de manière plus que
significative, sur les expériences partagées par l'ensemble
des usagers du 388.
Comité
des usagers du "388"