Dossier "388"

La journée du 14 novembre 2001

388: la décision du Ministère

Données d'évaluation annuelle du 388

Le rapport d'évaluation du 388

Conférences
et autres

Théorie et clinique psychanalytique des psychoses - journée clinique 2004

Esthétique et psychanalyse 2003, "Transcendance, un autre espace pour l'imprésentable"

Les lendemains du Séminaire

Actualités

Raymond Lemieux, récipiendaire 2001 du prix André-Laurendeau de l'Acfas

Danielle Bergeron, Fellowship 2001-2002, de l'American Psychiatric Association

Hommage à Sylvaine Tremblay

 

 

La présente page est consacrée aux participants au Séminaire donné par M. Willy Apollon:

L’inouï : L’effraction du visible.

Après chacune des soirées, les participants sont invités à écrire leurs réflexions, commentaires, questions, remarques, etc.  

Pour 2001-2003

M. Jean-Émile Verdier (Montréal)
M. Jean-Claude Boulet (Québec)
 
 

De M. Jean-Claude Boulet (14 février 2003):

Je sors parfois des rencontres avec Willy Apollon avec des idées, je dirai, assez foncées, et d’autres fois, comme hier soir, avec une excellente humeur.

C’est que tous ces artistes
me font penser à ces biologistes
qui explorent le corps
et n’y trouvent pas la vie,
du moins pas la vie qu’ils cherchaient

De toutes les femmes que nous avons vues hier soir,
celle que je retiens a... des yeux immenses.
Des yeux que l’on pourrait pénétrer pour n’y rien trouver
rien que l’envie que l’on a eu au départ, de les regarder.

Si l’on traverse ainsi le miroir et le corps,
pour se retrouver, sur le fond,
avec les mêmes questions,
c’est que l’on est, tel le photon,
à deux endroits à la fois.
Je n’en déduis pas pour autant
que point n’existe le temps.

Tel est le destin des pulsions,
de n’être point limitées à un objet,
de chercher tous les espaces et tous les temps,
ailleurs, alors, ici et maintenant,
engendrant elles-mêmes leurs contradictions,

Je pense qu’il n’y a pas lieu d’avoir peur,
pas de ça,
en tout cas.

Au sortir de la conférence, nous avons eu une petite conversation, qui m’a mis, moyennant une nuit de sommeil, sur la piste que voici:

Pour moi (pour qui d’autre parlerais-je?), le problème du clone,
mise à part une idée que j’ai sur le plan de la biologie,
est celui de tout être de chair et de sang,
c’est celui d’être aimé.
Si une mère n’y a mis que quelques cellules et quelques dollars,
pas de véritables chair, sueur, peur, sang, et plus encore,
quelles chances a-t-il d’être
inconditionnellement et sur tous les plans, accepté et aimé,
au moins une fois dans sa vie,
justement au départ de celle-ci?
Si pour lui, le verbe ne se fait pas chair,
ou s’il n’est aimé qu’à la place d’un autre ?
Et si cet amour est le fondement de la vie,
le fondement de la relation à l’autre,
la base de la personne cultivée ou simplement civilisée?
Quelle sorte d’autre aurons-nous alors produit?
Un produit de consommation?

De M. Jean-Émile Verdier:

Le 26 octobre 2001, M. Apollon prononça à Montréal la première des cinq conférences qu’il consacre à la “forme inouïe”. Il m’a semblé tout d’abord que la conférence posait la question centrale de l'articulation des activités de voir et d'entendre quand cette articulation sert cette autre activité cérébrale, celle de la cognition, activité de la compréhension, mais aussi de l’élaboration des savoirs et de leur transmission; deux aspects de cette activité qui sont traités tout au long de la conférence sur le mode disons performatif.

En dialogue avec les neurosciences, M. Apollon fait néanmoins un détour par la pratique picturale de Matisse et Picasso pour saisir, rendre compte et expliciter la place et de la fonction de cette articulation entre voir et entendre dans le déclenchement des mécanismes de la cognition. Car au début du XXe siècle, la pratique picturale connaît un tournant tel, que le champ de visibilité ouvert par le tableau est clairement divisé entre, d’une part, l'ensemble de ce qui dans l'image appelle un nom et, d’autre part, un reste de traits et de couleurs que le peintre (s')impose sans qu'aucune articulation langagière ne puisse le réduire à quelque chose de perceptible, pas même à la possibilité de reconnaître là la matière picturale pour elle-même. C'est, à propos de ce versant-ci de l'image que M. Apollon parle de l'ouverture d'un espace esthétique. La pratique artistique au début du XXe siècle témoignerait ainsi d’une manière plus marquée (car ne serait-ce pas là depuis toujours la raison d’être des pratiques artistiques sous toutes ses formes?) que l’activité de percevoir engage deux dimensions: le visible et l’inouï. Une forme et la lumière en train de se réfléchir plus ou moins à la surface de cette forme détermineraient le visible de toute chose perçue. Forme et lumière constituent le signifiant de la chose perçue; et ce signifiant sera porté par la parole en étant associé à un nom.

La compréhension que les neurosciences ont de la formation de la connaissance et de son usage (encodage, classification et capacité de récupération des traces mnésiques) traite l’inouï comme une perception en train de laisser une trace mnésique, alors que la pratique artistique du début du XXe siècle montre, pour ne pas dire démontre, que l’inouï a d’ores et déjà la forme de l’innommable  serait-il plus exact de parler d’une structure? , que le peintre traque dans et à travers les libertés qu’il prend avec les conventions du traitement du visible en peinture. La pratique de la peinture montre que le visible est cette forme connue de l’articulation entre voir et entendre dont nous faisons l’expérience à chaque fois que nous reconnaissons quelque chose et que nous le nommons. Mais la peinture du début du XXe siècle, dont celles de Matisse et Picasso, laisse deviner, pour ne pas dire insiste sur le fait que le visible n’est pas la seule dimension de la perception, puisque les peintres produisent des images où l’innommable déloge le signifiant. La pratique artistique du début du XXe siècle ne saurait être comprise uniquement dans les termes d’une déconstruction du visible, car, si déconstruction du visible il y a, elle n’en est pas moins orientée par la nécessité de délimiter l’innommable en donnant une forme à l’inouï. Car il semble bien que l’innommable soit à l’inouï ce que le signifiant est au visible, c’est-à-dire une forme  mais une forme autre  de l’articulation entre voir et entendre.

La peinture au début du XXe siècle témoignerait ainsi de deux formes possibles de l’articulation qui lie ensemble voir et entendre: 1°/ le visible et 2°/ l’inouï, la première ouvrant sur le champ de la parole (porteuse des signifiants), et la seconde, sur le champ d’une absence, d’une absence de signifiants qui rendraient possible du visible.

L’inouï ouvrirait dès lors sur une suspension du visible, sur un laps de temps pendant lequel il n’y a rien qu’une suspension du visible. Et puisque le visible est d’ores et déjà une articulation entre voir et entendre, qu’advient-il à une telle articulation dans l’intervalle d’une telle suspension? Voir et entendre s’articuleraient sur un mode temporel soutenu par aucun autre récit que celui de la propre mort du sujet. Si l’invention de la beauté (récit d’une vision qui laisse sans mots: expérience d’un hic et nunc pour elle-même) ne vient pas baliser un tel champ, si l’invention de la musique (récit d’une sonorité au delà de toute image possible de ce qui produit une telle sonorité: expérience d’un pur présent) ne vient pas le “rythmer”, cette dépossession du sens s’étendra ou bien à une dépossession de soi à travers un assujettissement aux commandements de la culture ou bien à une perte de soi à travers un assujettissement au désir de l’autre.

Je finirai ces quelques observations par ces mots de M. Apollon: “L’esthétique est ce mode sous lequel l’Homme va gérer sa pulsion de mort; elle ne peut pas être réservée à quelques-uns.”