Que
la société, soit aujourd’hui le lien social déterminé par le discours
des maîtres, se fissure de ce contre quoi elle a été instaurée, ce
constat nous découvre l’impasse dont se nourrissent nos angoisses
et la grande peur des maîtres. La guerre au terrorisme pour détruire-sauver
ce qui reste de la démocratie mise en œuvre après les révolutions
qui ont promu la raison avec la promesse de bonheur qui ont caractérisé
le modernisme, cette guerre embrassée par les nations riches précipite
aujourd’hui tous les mécanismes de contrôle qui assure une mondialisation
de ce discours des maîtres. Nous ne pouvons pas faire fi de cette
conjoncture globale dans l’examen des situations qui régionalement
servent de contraintes aux aspirations des sujets. La discussion des
conjonctures qui déterminent notre notion courante, sinon peut-être
même le concept du peuple, nous a conduit à la possibilité historique
de concevoir ces contraintes régionales comme autant d’instruments
objectifs de contrôle du peuple comme tel dans les limites territoriales
où ce concept peut conserver son sens historique. L’examen des conditions
du devenir nation nous a fait découvrir l’importance de la stratégie
d’effacement de l’histoire dans l’opération même de contrôle des populations
en lutte pour la gestion des ressources de leur territoire. Ces luttes,
stratégies de contrôles et contraintes historiques et politiques qui
font rage dans les rapports entre les peuples et les nations, paraissent
de plus en plus déterminantes dans ce qu’il était convenu maintenir
sous le concept du symbolique. Non pas que ce dernier s’y réduise
ou doive y être confondu, loin de là, mais les marges que ces luttes,
ces stratégies et ces contraintes laissent au travail de la culture
et dans la mise en œuvre d’exigences symboliques qui conditionnent
le souhaitable, sont de plus en plus réduites, en regard des processus
et des mécanismes de légitimation du discours du maître comme règle
de pensée. Dans ce contexte global la première dimension de l’Im-passe
nous a paru se vérifier dans l’horreur de ce qui se profile comme
vide symbolique à l’horizon des luttes où les sujets peuvent encore
se recon-naître en prenant position. Quel sens peut encore avoir aujourd’hui
la question du symbolique? Ce n’est pas une question qui peut être
prise en compte dans le discours du maître. Elle fissure ce discours
et met en cause la légitimité de sa fonction. Comme telle, ce n’est
plus si évident que cette question puisse avoir quelque intérêt que
ce soit dans l’entreprise des médias qui généralisent le prêt à penser
que les maîtres financent. L’opération médiatique en effet soutient
aujourd’hui la rectitude politique des discours communs en privilégiant
leur validation par l’image. Cette vieille opération du début de la
modernité qui consistait à approfondir au profit de la raison, les
vieilles stratégies moyenâgeuses de crédibilisation du signifiant
par l’encodage du visible, cette vieillerie perdure dans les médias
et dans les sciences, au moins telles que celles-ci sont encore réutilisables
pour ces médias, dans l’apologétique du discours des maîtres. Cette
opération maintient la rectitude politique dans le discours courant
comme le chien de garde de la morale sociale qui supporte les petites
bourgeoisies dans le service des maîtres. Elle nous permet également
d’avoir une perspective plus exacte sur la fonction d’un certain discours
scientifique dans la consolidation du discours courant. Un certain
usage du discours du droit, tel qu’il est maintenu, hors des prétoires,
dans les médias et dans la politique, renforce le moralisme de bon
ton qui clôt l’entreprise. Il y a quelque chose de désespéré dans
cet effort vain, toujours recommencé mais combien onéreux pour les
subjectivités en souffrance, pour tenter de combler les trous et recoudre
les déchirures de l’espace symbolique. Nous ne sommes sans doute pas
encore au point de nous rendre à l’évidence que les discours qui tissent
le lien social ne sauraient en aucun cas être substitués au champ
symbolique où les subjectivités en quête d’autre chose trou-vent à
créer des lieux pour l’imprésentable. Les exigences profondes qui
hantent la créativité et les protestations des sujets mettent en pièces
la crédibilisation du signifiant où se fondent les processus de légitimation
du discours des maîtres. La peinture et la musique modernes ont déjà
depuis un temps anticipé ce mouvement d’invalidation du sens promu
dans l’encodage du visible. Le sujet postmoderne est né de cette rupture
où l’esthétique musicale requiert au-delà du visible et sans le signifiant
ce qui fondamentalement échappe à toute présentation dans le lien
social. Son expérience nous convie au savoir que les exigences d’un
tel sujet se supportent davantage de ce à quoi la psychanalyse aujourd’hui,
grâce à Lacan, offre ses chances à travers le dispositif de la passe.
Ici et là, en dépit de toute rectitude politique que ce soit dans
la protestation hystérique ou dans la critique des processus de légitimation
qui occulte l’impunité des maîtres, le sujet du désir transcende et
informe l’acte du citoyen. Il traverse les limites historiques de
la nation pour en réassurer les fondations dans une responsabilité
collective des peuples en regard du devenir de l’homme et de son habitat.
C’est sans doute une des grandes leçons du savoir issu de l’expérience
de la psychose, nous sommes collectivement responsables du bien comme
du mal que nous projetons sur Dieu ou le diable. C’est également une
conjoncture inséparable de l’expérience collective de l’im-passe.
La reféodalisation de la planète par les nouveaux maîtres nourrit
sa propre limite et ses conditions d’implosion à travers l’éducation
généralisée, l’accès inévitable au savoir issu des expériences extrêmes
et le développement incontrôlable des techniques de communications.
Ce qui a cours comme contrainte et comme créativités au niveau local
et régional est surdéterminé par la globalisation du processus. Il
s’ensuit une subversion de la position du citoyen par ce que cette
conjoncture globale peut ouvrir de chance au sujet pour dire et expérimenter
ce qui fonde sa quête irrépressible au-delà de l’offre et de la demande
où le citoyen est piégé dans l’interdit de penser. Les aspirations
nouvelles provoquées par l’im-passe au-delà de l’angoisse, mobilisent
des forces vives qui font effraction dans les contraintes sociales
et historiques où s’alimente le discours des maîtres dans le maintien
du statut quo. Ce qui est en jeu désormais est la négation pure des
limites du possible et l’ouverture à l’expérimentation généralisée
comme mode ultime de résistance des sujets contre l’enfermement dans
l’irresponsabilité collective en regard de l’impunité des maîtres.
La sortie des limites qui définissent l’incontrôlable ouvre sur l’angoisse
d’un à-venir sans nom ni norme. La nécessité toute nouvelle de responsabilités
collectives en regard d’une telle conjoncture dans sa globalité semble
devoir prendre la dimension d’une condition nécessaire dans la redéfinition
du souhaitable. L’Im-Passe serait-elle alors non seulement la figure
d’une fin mais en même temps celle de la mutation dont une telle fin
serait le déclencheur sans qu’en apparaissent encore vraiment les
attracteurs principaux?
Willy
Apollon