Cet
article est paru dans la revue Ruissellement, numéro
2, octobre 2006: 29-62, des éditions du Pont
freudien. Reproduction avec l'aimable autorisation du Pont
freudien. http://www.pontfreudien.org
Le
point de vue à partir duquel j’aborderai la question
de l’évaluation du traitement psychanalytique est
déterminé d’abord par le contexte nord-américain
et québécois où nous nous trouvons, et
où la clinique de la psychose est devenue tributaire
des courants actuels dominés par la psychiatrie biologique
et les neurosciences. Un tel contexte définit aussi bien
sûr le type et les critères d’évaluation
auxquels sont soumis les programmes cliniques offerts aux psychotiques.
Il s’agira la plupart du temps de mesurer la conformité
de ces programmes avec les standards établis dans les
guides de pratiques psychiatriques de l’époque
ou encore avec les lois et les normes gouvernementales en vigueur.
Une
évaluation «clinico-administrative» du Centre
psychanalytique de traitement pour psychotiques : Le 388, que
nous dirigeons à Québec, a ainsi été
confiée en 2002 à des experts qui n’étaient
ni psychanalystes, ni nécessairement favorables à
l’application de la psychanalyse aux psychoses. Après
avoir situé les circonstances qui ont entouré
cette évaluation et ses conclusions, je m’attarderai
surtout à la problématique clinique qui est la
nôtre au 388, en établissant le cadre, les conditions
et les mécanismes qui définissent ce que nous,
psychanalystes, mettons en place comme évaluation du
traitement.
La
clinique psychanalytique de la psychose, telle qu’elle
s’est développée depuis vingt-quatre ans
à Québec, est inédite et doit sa notoriété,
entre autres, aux résultats qu’elle obtient. À
cet égard, avant d’entrer dans la question de l’évaluation
qui nous occupe ici, je ferai quelques remarques concernant
le développement de cette problématique nouvelle
qui soutend notre pratique analytique avec les psychotiques.
Tout en suivant la voie ouverte par Freud et Lacan, nous nous
sommes attardés, non pas tant à déterminer
l’origine de la psychose, mais à relever le défi
de la traiter avec la psychanalyse.
Willy
Apollon a ainsi introduit un ensemble de développements
nouveaux dans la métapsychologie freudienne et opéré
un certain nombre de déplacements majeurs dans l’approche
de la psychose, qui ont permis de penser les conditions nécessaires
au traitement et à la cure psychanalytique du psychotique.
On notera ici la redéfinition du transfert et de la position
de l’analyste ; une approche de la psychose dont la logique
est repensée à partir de la structure de l’expérience
du sujet, du «travail spontané» et de l’entreprise
où est engagé le psychotique ; une conception
de la crise psychotique et de son traitement à l’intérieur
du cadre soutenu par le transfert ; le travail du rêve
et la logique de la cure. En même temps, articulée
à ce travail depuis vingt-quatre ans à travers
les discussions et séminaires hebdomadaires, une pratique
quotidienne avec les psychotiques nous a permis, à ma
collègue Danielle Bergeron et moi, de développer
et de mettre en œuvre les moyens, stratégies et
procédés de cette clinique psychanalytique de
la psychose, notamment en ce qui concerne l’installation
et le maniement du transfert, l’interpellation du sujet
psychotique et de sa parole aux différentes étapes
de la cure, l’utilisation du rêve, la gestion de
la crise à l’intérieur du transfert, etc.
Le
contexte de l'évaluation
Il
y a maintenant plus de quatre ans, en mai 2002, l’État
québécois demandait une évaluation du Centre
psychanalytique de traitement pour psychotiques : Le 388. Le
contexte qui avait donné naissance à cette décision
était politique et non clinique. Le Centre était
en effet soudainement menacé de fermeture, pour des raisons
officiellement financières et administratives évoquées
par la nouvelle direction de l’hôpital qui, depuis
vingt-deux ans, en assurait le financement, dans le cadre d’une
entente contractuelle avec le Gifric, promoteur et réalisateur
du programme. Le caractère labile et le manque de cohérence
des arguments administratifs invoqués ont fini par faire
surgir au devant de la scène les motifs idéologiques
de la décision, polarisant dès lors le débat
autour de l’approche psychanalytique qui soutient la clinique
du 388. La décision «administrative» apparaissait
en effet nourrie par les tenants d’une approche biologique
de la psychose. La psychanalyse, désormais obsolète
depuis l’avènement des avancées de la psychiatrie
biologique et des neurosciences, devenait selon la littérature
citée, non seulement inefficace, mais potentiellement
dangereuse dans le traitement des schizophrènes. Une
vive et tenace opposition à cette décision de
fermeture s’est alors organisée. Un ensemble de
professionnels du Québec et de l’étranger
se sont joints aux usagers du 388 et à leurs proches
dans une mobilisation générale, donnant lieu à
une série d’interventions auprès du ministre
de la santé et des autorités gouvernementales
impliquées : lettres provenant du Québec, d’Europe
et des Etats-Unis où certaines équipes sont à
importer le modèle de traitement, rencontres des autorités
publiques concernées, manifestations des usagers eux-mêmes
dans les bureaux du ministère, etc. Finalement, pour
mettre fin à la controverse, le ministère de la
santé décidait de confier à une équipe
d’experts externes le soin de trancher, en réalisant
une évaluation dont les résultats allaient décider
de l’avenir du Centre.
L’État,
en tant que responsable des soins de santé, est aussi
responsable de les évaluer pour en garantir la qualité
face au public. Mais c’est aussi le rôle de l’État
d’assurer aux citoyens le respect de leur droit de choisir
un mode particulier de traitement, en empêchant un groupe,
quel qu’il soit, de contrôler l’ensemble des
services. Dans le traitement de la psychose, du moins en Amérique
du Nord, la psychiatrie biologique, avec le support des neurosciences,
tente ainsi de prendre le contrôle des services publics.
La psychose, désormais assimilée à une
maladie d’origine biologique (maladie du cerveau, trouble
neurochimique, désordre génétique, etc.),
est traitée comme telle et ce, d’une part en l’absence
de tout consensus quant à ses causes qui demeurent encore
indémontrables sur le plan scientifique et d’autre
part, sans obligation de résultats ni réelle évaluation
d’efficacité clinique. Bien que reconnaissant officiellement
et généralement les dimensions bio-psycho-sociales
touchées par la psychose, cette psychiatrie se consacre
désormais essentiellement à l’évaluation
diagnostique et au traitement psychopharmacologique de la psychose,
abandonnant le «traitement psychique» aux thérapies
cognitivo-comportementales issues des avancées des neurosciences,
et le «social» aux thérapies de réadaptation
visant l’apprentissage ou l’amélioration
des habiletés sociales devenues nécessaires pour
le maintien du psychotique dans la communauté où
il doit être «réinséré».
Le psychotique en fait devient l’objet d’une violence
inhérente à la visée de rectitude qui soutend
l’intervention à son endroit. Rectification du
dysfonctionnement du cerveau par une médication qui devient
une poly-pharmacie, ciblant distinctement chacun des symptômes
présentés ; orthopédie du psychisme par
les thérapies cognitivo-comportementales qui visent «l’amélioration
des stratégies d’adaptation» (Chadwick et
all., 2003 p.134), le traitement du délire et de l’hallucination
par une «correction de la croyance et de l’interprétation
erronée à la lumière des faits de la réalité»
et l’apprentissage de moyens pour savoir «comment
ne pas succomber aux voix» (op. cit. p.131) ; et finalement,
programmes de suivi dans la communauté axés sur
le contrôle quotidien de la prise de médicaments
supposée assurer l’absence de rechutes (avec, pour
l’intervenant qui visite le patient à domicile,
la consigne de ne pas trop faire parler ce dernier pour ne pas
provoquer l’angoisse et le stress qui le déstabiliseraient).
Bref, un type de traitement qui évacue le sujet, sa parole,
sa dignité, sa responsabilité, sa liberté
et ses choix éthiques et qui est posé comme la
norme définie par les dernières découvertes
ou promesses de découvertes scientifiques sur l’origine
de la psychose. Comme s’il était implicitement
admis qu’il ne sert à rien de perdre son temps
en offrant aux psychotiques des services de psychothérapie,
désormais réservés aux personnes souffrant
de maladies plus nobles comme les troubles anxieux, les troubles
de l’humeur ou la dépression. Sur le terrain de
la psychose, il suffit de travailler à assurer aux psychotiques
de meilleures conditions de vie, en attendant la solution au
trouble d’origine biologique dont ils sont atteints.
Par
ailleurs, si l’État est dans l’obligation
d’empêcher le contrôle des services publics
par un groupe donné qui en aurait en quelque sorte le
monopole, il n’est pas pour autant tenu de se prononcer
sur l’orientation théorique et clinique des services
qu’il dispense. C’est là une affaire de débat
public assuré par le travail des spécialistes.
L’évaluation faite par l’État vise
plutôt à mesurer la qualité, l’efficacité
et donc les résultats cliniques d’un type de traitement,
tout en tenant compte du niveau de satisfaction des utilisateurs
et des citoyens qui, à travers leurs impôts, paient
pour de tels services. Il est, dès lors, normal que l’État
ait ce devoir de réserve et une position exempte de parti
pris face aux différentes approches théoriques
qui définissent les pratiques cliniques qu’il veut
évaluer. C’est là une condition nécessaire
au développement des pratiques et services offerts au
public.
Il
y a donc eu une évaluation du «388», commandée
par l’État et confiée à une équipe
constituée d’experts les plus reconnus au Québec
dans le domaine des évaluations de programmes cliniques.
Les évaluateurs n’étaient pas des psychanalystes,
certains ayant même des formations très opposées
à la psychanalyse. Leur approche ne visait donc pas l’évaluation
des objectifs du traitement psychanalytique, non plus que l’atteinte
de ces objectifs. Ils avaient en quelque sorte une position
et un regard extérieurs et voulaient plutôt mesurer
la pertinence et la qualité des services offerts en regard
des «pratiques généralement reconnues»
dans le traitement des psychoses.
Mais
ce qu’ils ont découvert, même vu «de
l’extérieur», a dépassé cet
objectif de mesure de la conformité. Il faut, à
cet égard, souligner l’honnêteté et
l’éthique dont ont fait preuve les évaluateurs
qui ont su sortir des seules balises «clinico-administratives»
pour se mettre à l’écoute d’un certain
nombre d’acteurs importants, dont bien sûr en premier
lieu, les usagers eux-mêmes. Outre le constat de la très
grande qualité des pratiques cliniques eu égard
aux normes en vigueur, le rapport des évaluateurs est
donc allé plus loin, en faisant état d’un
ensemble de remarques liées en fait aux effets du traitement,
tels qu’ils pouvaient en prendre la mesure dans les témoignages
obtenus des psychotiques eux-mêmes et d’autres «témoins»
entendus (les parents, les professionnels de la région,
le personnel traitant). Les experts, en choisissant d’entendre
ce que les principaux intéressés (les patients
et leurs proches) avaient à leur dire, ont eu accès,
lors d’une rencontre de plus de deux heures avec une quarantaine
de psychotiques, à des «paroles pleines»,
de la part de sujets évoquant leur implication dans un
traitement qui, pour eux, représentait un réel
travail. Ils témoignaient de leur engagement dans le
traitement et de ses effets concrets dans leur vie.
Sans revenir sur le détail du contenu de ce rapport,
il me semble important de souligner la dimension d’événement
qu’a pris cette rencontre des évaluateurs avec
les psychotiques. Sans avoir pour objectif de juger de l’atteinte
des objectifs du processus analytique, les experts avaient accès,
dans l’espace social, aux effets de l’analyse chez
des psychotiques qui se comportaient et parlaient d’une
façon inattendue. Ils en ont fait mention dans leur rapport,
relevant notamment la façon dont les psychotiques «avaient
définitivement appris à s’exprimer, à
parler d’eux-mêmes et à dire ce qu’ils
ressentent et désirent» et la façon dont
ils avaient parlé en étant «fiers de dire
qu’ils se considéraient rétablis ou en voie
de le devenir». Les experts relevaient aussi qu’il
était apparu évident que ces personnes «étaient
capables de respect entre elles et envers les intervenants»
et que pendant plus de deux heures qu’avait duré
cette rencontre, il n’y «avait eu aucun dérapage…
chacun attendant son tour pour parler», de telle sorte
que «le meneur de la rencontre n’avait eu aucune
difficulté à animer cette assemblée».
Et ils concluaient : «Forte note donc pour quarante personnes
ayant des diagnostics de schizophrénie pour la majorité,
et pour d’autres, des troubles bipolaires avec caractéristiques
psychotiques. Nous avons en effet constaté qu’il
s’agissait de personnes aux prises avec des problèmes
graves et persistants de santé mentale, qui avaient cependant
cheminé et présentaient des acquis importants
au plan social et interpersonnel. Ces gens se sentent en sécurité,
responsabilisés et en pouvoir d’émettre
leurs opinions sur tout ce qui les concerne et ce qui concerne
la programmation du 388 et son fonctionnement» (Rapport
des experts externes, Mai 2002, p.8). [consulter
le rapport (format PDF)]
Ce
sont là, en effet, des aspects qui méritaient
d’être reconnus et soulignés, puisque la
prise de parole et de position subjectives et l’articulation
à l’autre dans le lien social constituent des points
déterminants et sensés, par définition,
faire défaut dans la psychose. D’autant plus que
par ailleurs, le constat de la gravité des troubles psychiques
présentés par les personnes rencontrées
ne permettait plus de mettre au compte d’une «sélection»
positive des patients, cette «forte note» qui leur
était attribuée.
Une démarche évaluative qui n'excluerait
pas le sujet
En
désertant de plus en plus le terrain du traitement psychique
qu’elle occupait autrefois et qui en constituait sa raison
d’être face aux autres spécialités
médicales, la psychiatrie s’est aussi accolée
aux méthodes d’évaluation issues des sciences
exactes. La psychose, dont la définition est désormais
ramenée à la description d’un ensemble de
symptômes issus d’un dysfonctionnement biologique
dont la cause reste à préciser (cause encore strictement
inconnue du point de vue des chercheurs les plus sérieux),
s’est vue du coup enfermée dans une perspective
restreinte au traitement de sa symptomatologie. Dans ce contexte,
il est devenu tout à fait possible d’évaluer
les effets d’un traitement en mettant entre parenthèses
le sujet et sa parole. Les méthodes d’évaluation
des troubles psychiques et de leur traitement se veulent «objectives»,
répondant aux critères d’une méthodologie
expérimentale dont la rigueur se mesure précisément
à l’évacuation des biais que pourrait introduire
le sujet en cause : évaluations objectives des troubles
de la pensée, de la mémoire, de l’attention,
imagerie cérébrale, tests psychométriques
et neuro-psychologiques de toutes sortes, qui sont pourtant
autant de précieux outils pour nous permettre de prendre
la mesure d’une symptomatologie, à la condition
de ne pas prendre l’effet pour la cause, ni de confondre
le constat de corrélations avec une relation de cause
à effet.
Du
point de vue du sujet psychotique, la symptomatologie qu’il
présente est en quelque sorte «secondaire».
Apragmatisme, désinvestissement de la «réalité»
et du lien social, troubles de concentration, sont autant de
conséquences liées à une expérience
subjective radicale et intime qui devient désormais le
centre de ses préoccupations. Ce n’est pas que
le psychotique soit incapable de participation sociale ou d’assumer
la responsabilité des tâches de la vie quotidienne,
c’est qu’il s’en désintéresse
totalement parce que tout entier investi dans sa propre entreprise.
Tout le reste devient «secondaire», perte de temps
ou obstacle à son travail.
Le
psychanalyste qui se met à l’écoute du psychotique
aura ainsi accès à la logique de cette expérience
singulière que le psychotique travaille à expliciter,
à justifier et à solutionner dans la construction
d’un délire dont les enjeux sont forcément
eux aussi singuliers. La psychanalyse ne peut pas se borner
à mesurer les effets de cette expérience psychique
dans les symptômes, inhibitions et dysfonctionnements
qu’elle engendre. Dire que le délire et l’hallucination
sont des symptômes typiques de la psychose laissent entier
le problème de leur contenu qui lui, n’est pas
généralisable. Or, sans l’analyse de ce
contenu, toute prétention de traitement de la psychose
est vaine. La cure analytique du psychotique établira
elle, les liens logiques et de structure que la construction
délirante entretient avec les événements
traumatiques et fantasmatiques de l’histoire subjective,
tels qu’ils seront élaborés et reconstruits
à l’aide du travail du rêve. La symptomatologie
psychotique devient ainsi liée, dans son contenu et dans
sa forme, à une réalité psychique que seule
la parole du sujet peut révéler. Le traitement,
dès lors, se situe sur un tout autre terrain. Il ne peut
se contenter de viser la «correction de l’interprétation
délirante à la lumière des faits de la
réalité» qui est en fait la réalité
sociale du soignant, ou la réadaptation à cette
réalité sous toutes ses formes. La cure analytique
vise plutôt le changement de position du sujet, à
partir du réaménagement complet de la solution
psychique qu’il avait construite dans son délire.
Qu’à partir de là, des évaluations
objectives viennent confirmer ces changements en en mesurant
les conséquences sur les symptômes généralement
associés à la psychose, voilà qui pourrait
être particulièrement intéressant et instructif.
La psychanalyse aurait tort de reculer devant de tels défis.
L’objectivité
des différentes méthodes évaluatives ne
peut pas se mesurer à la machinerie instrumentale employée,
et on ne peut pas faire d’une méthode expérimentale
une démarche nécessairement scientifique qui se
reconnaîtrait plutôt elle, à sa rigueur logique
et à la pertinence du choix de sa méthode en regard
de l’objet à mesurer. Or, dans le traitement psychique,
la prise en compte de la position spécifique du sujet
au-delà de toute généralisation possible,
devient incontournable. Elle ne peut pas être recouverte
par l’évaluation par un tiers observateur de la
phénoménologie à laquelle elle donne lieu.
Dans
le champ de la psychanalyse où la parole du sujet est
centrale, une démarche rigoureuse s’impose quand
nous voulons mesurer les effets du traitement. Même si,
par l’observatoire clinique du Gifric, nous menons au
388 des évaluations continues à partir de critères
tels que la diminution des hospitalisations, de la médication
neuroleptique et les changements repérés dans
le mode de vie et de participation sociale, de telles recherches
ne peuvent suffire pour nous. L’évaluation du traitement
psychanalytique ne saurait en effet se contenter de faire état
de résultats, sans rendre compte des actes qui les ont
engendrés, de la logique qui articule ces changements
les uns aux autres, en regard de la position du sujet et des
conditions et moyens qui les ont rendus possibles et prévisibles.
À cet égard, la psychanalyse a des exigences que
sont loin de pouvoir atteindre la psychiatrie biologique et
les neurosciences.
Vu
de l'intérieur:
La vérification de la logique du processus analytique
et de ses résultats
Vue
de l’intérieur, une évaluation du traitement
psychanalytique et de ses résultats est indissociable
de la vérification de la logique du processus analytique
dont il faut pouvoir rendre compte. Bien sûr, comme dans
toute association professionnelle, l’acte et le traitement
qui se réclament de la psychanalyse ne peuvent être
reconnus comme tels que par des pairs aptes à en juger.
À cet égard, une École de psychanalyse
doit offrir au public des garanties équivalentes à
celles qu’assurent les associations d’architectes
ou d’ingénieurs quant aux actes posés par
leurs membres. Mais avec cette particularité cependant
que, dans le champ de la psychanalyse, l’acte posé
par l’analyste est assujetti à sa position, définie
quant à elle, par le point où il s’est rendu
au terme logique de sa propre analyse. Dans cette perspective,
une École de psychanalyse doit créer, au sein
de sa propre organisation, les procédures internes adaptées
au champ qui est le sien et qui permet la reconnaissance par
les pairs de cette position qui définit les limites de
l’acte de l’analyste.
Lacan a inventé la procédure de la Passe pour
la vérification interne du processus analytique. Le futur
analyste doit ainsi rendre compte, en tant qu’analysant,
de la logique de son parcours, du savoir que ce travail a produit
et des conséquences éthiques qu’il en a
tirées, repérables dans les changements profonds
de sa position subjective. Il doit donc, au-delà des
connaissances acquises et des critères externes de sa
«formation», rendre compte de ce que Willy Apollon
a appelé un «savoir issu de l’expérience
analytique». La mise en place de la procédure de
la Passe au sein de l’École freudienne du Québec
a ainsi été recentrée sur l’exigence
de rendre compte d’un savoir issu de l’expérience,
qui soit transmissible et reconnaissable par un tiers. Il y
a là trois conditions essentielles pour la vérification
interne du parcours et de la fin logique de l’expérience
analytique.
Dans
cette même perspective, la garantie que peut offrir une
École de psychanalyse face au public reposera elle aussi,
du moins à Québec, sur l’exigence qui est
faite à l’analyste de faire état du mode
sous lequel il a conduit une cure jusqu’à son terme.
Comme dans la Passe, il s’agira d’en faire état
d’une façon qui soit transmissible et reconnaissable
par les pairs qui deviennent ainsi les véritables «témoins»
de la position et de l’acte de l’analyste. L’analyste
ne sera donc pas «nommé» par une quelconque
instance, mais reconnu par ses pairs à sa façon
de conduire une analyse à son terme logique et à
ses conséquences.
Il
nous faut, dès lors, revenir à cette exigence
de vérification interne du processus pour évaluer
le traitement analytique des psychotiques et ses résultats.
L’évaluation des effets du traitement analytique
ne peut pas se passer du témoignage du sujet quant à
son expérience et aux changements radicaux que cette
expérience a entraînés pour lui. La psychanalyse
ne peut mesurer ses effets aux seuls résultats observables
par des tiers externes. L’arrêt des hospitalisations
pour un psychotique, s’il est un résultat non négligeable
du point de vue de l’État, n’est pas nécessairement
lié à un changement profond de position du psychotique
en regard de sa certitude délirante. L’exigence
qui est faite à la psychanalyse est toute autre, si elle
ne veut pas être assimilée à d’autres
approches qui prétendent «faire la même chose»
sur la base de ce type de résultats. Elle doit donc rendre
compte des modifications profondes de position du sujet psychotique,
initiées par le processus analytique, en établissant
ce qui les a rendues possibles. Dès lors, la question
devient la suivante : quels sont ces repères rigoureux
qui permettent d’évaluer le cheminement, les avancées
et les changements de position du psychotique dans le processus
de la cure analytique?
Je
définirai quatre points précis et mesurables dans
le témoignage du psychotique lui-même, à
partir desquels peut être vérifié le changement
de sa position subjective : d’abord, le changement de
sa position dans le transfert ; ensuite, dans son lien au délire
; troisièmement, dans son rapport à la crise et
finalement, dans sa participation sociale. Ce dernier point
révèle par ailleurs un changement d’éthique
qui devient repérable par l’observateur externe.
Changement
de position du psychotique dans le transfert
Le
clinicien ou l’analyste n’est pas mis en position
de «sujet supposé savoir» par le psychotique.
Le savoir est plutôt du côté de ce dernier
qui en fera état à quiconque voudra bien l’écouter.
C’est, entre autres choses, sur la base de cette impossibilité
du psychotique à être «sous transfert»
que les analystes ont ou bien déserté le terrain
de la psychose ou admis que, sur ce terrain, le savoir analytique
ne pouvait qu’être appliqué à la psychose
pour mieux en saisir les causes et les effets et offrir une
écoute qui vise à stabiliser le délire.
Le sujet psychosé ne pouvait pas en effet «entrer
en analyse» et travailler en position d’analysant,
à partir de matériaux produits par l’inconscient,
à l’élaboration d’un nouveau savoir
qui modifie radicalement sa positon subjective.
Notre
position a été autre. Nous avons modifié
notre conception du transfert et opéré un double
déplacement de notre position d’analyste. Il est
juste de dire que le psychotique n’entre pas dans le transfert,
si nous maintenons de celui-ci une conception qui est en fait
strictement liée à la névrose. Bien installé
dans le lien social et dans l’univers de la séduction,
le névrosé, fuyant toute responsabilité
face à ce qui vient, de l’Autre Scène, mettre
en péril son organisation narcissique, entrera dans cette
méprise où il supposera à l’analyste
ce savoir de l’Inconscient dont il ne veut, lui, rien
savoir. Freud souligne à cet égard l’obstacle
majeur que représente l’amour de transfert dans
l’analyse. Lacan aussi relève le leurre où
se conforte le névrosé en faisant de l’analyste
le «sujet supposé savoir».
Tirant
en quelque sorte les conséquences de l’hypothèque
que constitue cette méprise dans la névrose, Willy
Apollon est revenu à une conception radicale du transfert
comme «amour du savoir de l’Inconscient».
À partir de là, nous avons pu apporter deux changements
majeurs à notre position d’analyste, déplacements
qui ont rendu possible l’entrée du psychotique
dans la cure analytique.
D’abord,
en assumant pleinement une positon d’Autre manquant de
ce savoir singulier, issu de l’expérience du psychotique.
Le savoir analytique ici ne sert à rien, sinon à
permettre de soutenir une position de «docte ignorance»
et l’offre d’une adresse qui fera basculer le psychotique
d’une position d’objet à celle de sujet dont
on attend une parole sur son expérience. Puis, deuxième
déplacement, c’est l’analyste qui suppose
au psychotique un savoir inscrit en lui, autre que celui du
délire et surtout, inassimilable à l’interprétation
délirante. Pour nous donner accès à cette
vérité, le rêve est sollicité et
deviendra la voie d’accès, le lieu d’émergence
et d’élaboration de ce savoir dont le psychosé
est manquant au début de la cure. Découvrant le
travail du rêve qui, à un moment clé de
la cure, se met à suivre son cours indépendamment
de la logique du délire, le psychotique entre dans le
transfert en supposant un savoir, non pas à l’analyste,
mais au rêve lui-même. Alors seulement, l’analyste
est supposé savoir comment le guider dans ce travail
qu’il fait avec son rêve.
Dans
ce processus, un certain nombre d’étapes sont identifiables
et peuvent être «vérifiées».
D’abord, ce premier temps où le psychotique «sait»,
d’un savoir opaque qu’il fonde sur des certitudes
inentamables et incontestables parce qu’issues d’expériences
subjectives singulières. Son discours alors explicite,
élabore, structure et consolide un système que
nous disons délirant. Le psychotique «travaille»
dans la ligne de la solution qu’il a spontanément
développée, dans un discours qui cherche à
établir la théorie de ce nous avons appelé
«l’expérience psychotique» (soit, la
modalité de jouissance de l’Autre dont il est l’objet,
la justification de sa position d’élu ou d’objet
de cette jouissance par l’identification d’un sacrifice
qu’il doit accomplir ou d’une mission de reconstruction
d’un nouveau langage ou d’un nouvel ordre du monde
pour solutionner un défaut fondamental qui concerne toute
l’humanité). Dans cette étape de la cure,
même si l’analyste réclame du rêve,
le rêve présenté n’en est pas un.
Il est indissociable du délire dont il n’est qu’une
variante. Les associations auxquelles il donne lieu sont les
prolongements du développement du système délirant.
Puis,
deuxième moment dans l’installation du transfert,
vient un vrai rêve. Un rêve apporte un signifiant
ou met en scène quelque chose qui vient d’ailleurs.
Ailleurs que la conscience et que l’imaginaire à
partir duquel s’élabore le délire. Les associations,
cette fois-ci, sont conduites par la logique interne au rêve
et ne sont plus récupérables par l’interprétation
délirante. Elles conduisent par exemple à des
souvenirs oubliés, à des événements
dont le psychotique mesure la portée en les élaborant
pour la première fois dans la parole: souvenirs, événements,
«hallucinations anciennes de l’enfance», dont
les éléments ou la structure se sont retrouvés
dans les passages à l’acte de la crise ou dans
la construction du délire. Du coup, le psychotique découvre
le savoir du rêve, le savoir auquel donne accès
le rêve et la logique qu’il met en place, autre
que celle du délire.
Le
psychotique est alors, troisième temps, mis au travail
par le rêve, introduit à un autre travail que celui
de l’élaboration du délire. C’est
là un moment crucial, où le psychotique, ou bien
entre dans cette supposition d’un savoir au rêve
ou bien s’y refuse après avoir entrevu les effets
à venir d’un tel travail sur la certitude délirante.
Pour ceux, la majorité, qui entrent vraiment alors dans
l’analyse, c’est le rêve qui devient non seulement
l’occasion et le lieu d’élaboration du savoir
de l’Inconscient, mais l’objet «indépendant»
à la fois du savoir de l’analyste et du délire,
déplaçant radicalement la position de l’analyste
de celle, persécutrice, qu’elle aurait pu représenter.
C’est
à ce moment que le psychotique, quatrième temps,
entre véritablement dans le transfert, dans un désir
de savoir bien établi qui surpasse et prime sur les effets
d’angoisse que peut représenter le travail d’analyse.
C’est aussi à cette étape que le psychotique
suppose à l’analyste non pas un savoir sur son
expérience de sujet, mais un savoir de guide, qui sait
«comment» travailler. Ce dernier temps est bien
repérable dans le témoignage que peut en faire
l’analysant à un tiers, mais plus fondamentalement
dans la position qui est alors la sienne dans le traitement
de l’angoisse, face à la mise en cause des idées
délirantes par le rêve lui-même et dans la
crise.
Changement
de position du sujet par rapport au délire
De
façon concomitante et articulés logiquement aux
étapes d’installation du transfert, s’inscrivent
un certain nombre de déplacements du psychotique dans
son rapport au délire. La découverte du savoir
porté par le rêve, par les matériaux auxquels
il donne accès et à travers ce qu’il permet
d’énoncer dans la parole, introduit une autre logique
pour rendre compte de l’expérience subjective que
le délire travaillait à expliquer et à
justifier. Les éléments de l’hallucination,
le contenu des Voix, les actes jusque-là «insensés»
mis en scène dans la crise, les signifiants du délire,
réapparaissent dans ces «souvenirs», événements
traumatiques et fantasmatiques de l’histoire, que le rêve
et ses associations travaillent à élaborer. Ce
qui était inscrit dans le sujet et revenait dans le réel,
et ce qui n’avait jamais été représenté,
prend forme pour la première fois au moment où
«ça» s’énonce dans la parole
et, du coup, se constitue un tout autre savoir que celui mis
en place par le travail de l’imaginaire dans le délire.
C’est donc le savoir du rêve lui-même et non
l’interprétation potentiellement persécutrice
de l’analyste qui ébranle la certitude délirante.
Il y a là un temps précis dans la cure, bien repérable,
où le doute s’installe et entame le fondement et
l’opacité du délire. Dans ce temps qui correspond
au premier déplacement de position du psychotique dans
son rapport au délire, si la certitude délirante
est trouée, il n’en reste pas moins que le doute
cohabite en quelque sorte avec le discours délirant.
Mais ce début de mise en cause du délire se mesure
par la distance prise par le sujet face à ce qui, auparavant,
n’était que source d’angoisse ou ne pouvait
pas même être questionné. Par exemple, à
cette période de la cure, le psychotique pourra manifester
un étonnement enthousiaste et amusé face aux découvertes
que permet le rêve, même quand elles mettent en
cause l’explication construite par le délire. Ou
alors, il commencera à faire de l’humour face à
certaines idées du délire, tel ce patient qui
a la certitude de «voler l’énergie des autres»
et est ainsi responsable de leur malheur et qui, en annonçant
que sa copine est en crise, ajoute en éclatant de rire:
«bien sûr, je pense que c’est moi qui lui
ai pris son énergie».
Un
deuxième temps s’ouvrira, avec ce que nous avons
identifié plus haut comme la supposition par le psychotique
d’un savoir porté par le rêve, et l’entrée
progressive dans le désir de savoir, que le psychotique
assumera désormais jusqu’à attendre du rêve
qu’il «réponde» aux interrogations
soulevées par son travail d’élaboration.
Temps donc, qui fera du psychotique un «analysant»
qui désormais travaille à la constitution d’un
savoir nouveau, autre que celui du délire. Depuis l’introduction
du doute dans la certitude délirante jusqu’à
la chute du délire, les avancées de la cure marqueront
des temps logiques identifiables à leurs effets. La mise
en place progressive du savoir produit dans l’analyse
entraînera, par exemple, une oscillation entre des périodes
où le psychotique critique le délire et d’autres
moments où il y revient complètement. Mais ce
qui est marquant ici, et constitue une avancée définitive
et bien repérable, est le fait que ces deux mouvements
coexistent, même pendant la crise. Comme si la distance
du sujet dans son rapport au délire était désormais
irréversible, incontournable et marquait un point de
non retour. Cette avancée a des effets déterminants,
tant dans la phénoménologie de la crise qui, comme
nous le verrons plus loin, en sera modifiée, que dans
le rapport à l’autre dans le lien social. Un espace
autre que l’univers structuré par le délire
devient alors possible. L’interprétation délirante
ne recouvre plus tout entier le rapport à l’autre
qui peut alors se reconstruire dans l’espace social, comme
aussi peut se concrétiser à ce moment un retour
à une participation sociale, à travers des projets
d’études, de travail, de bénévolat,
de productions artistiques, etc.
La
coexistence du délire et d’un savoir nouveau issu
de l’expérience analytique prendra différentes
formes plus ou moins importantes, jusqu’à ce qu’elle
ne soit plus possible. Il est des moments, par exemple, où
le psychotique ne croit plus à son délire, mais
y a recours dans des moments stratégiques. Un peu comme
le névrosé recule et tient à son symptôme
parce que sa chute entraînerait un réaménagement
de son rapport au désir et à l’autre, le
psychotique, à certains moments, lutte contre le désert,
le vide, le trou que laisse la chute de la solution du délire
et de la psychose qui a été la sienne depuis toujours.
Au
fur et à mesure que se poursuit le travail analytique
où le psychotique «re-construit», en l’élaborant
dans la parole, une «histoire» subjective qui rend
compte de son expérience, des pans du délire tombent
un à un, chaque fois que ce qui en constituait le centre
se dénoue dans le travail de mise en forme d’une
logique autre. Cette reconstruction, au sens précis où
l’entend Freud dans son texte sur la construction en analyse,
où il compare le travail de l’analyse à
celui de l’archéologue qui établit, reconstitue,
ce qui «se serait passé» ou «aurait
eu lieu» à partir des restes et traces laissées,
ce travail donc du psychotique dans l’analyse rend progressivement
le délire caduc, inutile. Le délire tombe par
blocs à mesure que les expériences psychiques
qui leur avaient donné consistance trouvent leur voie
et leur explication dans une nouvelle logique établie
dans la parole. Par exemple, le matériel surgi pendant
et à la suite d’une période de crise aigue
sera ainsi soumis au travail de l’analyse et permettra
des avancées importantes dans le dénouement de
points cruciaux du système délirant.
À
partir de là, la reconstruction d’un nouveau lien
social qui n’est plus basé sur l’entreprise
psychotique, mais sur une nouvelle position du sujet en regard
de la jouissance, deviendra l’élément décisif
qui signera la sortie du psychotique de ce mouvement oscillatoire
où la porte du refuge dans l’imaginaire du délire
était maintenue ouverte. Le travail de la cure aura,
en effet, entraîné des changements de position
subjective qui, à leur tour, appellent des modifications
profondes dans la vie du psychotique. En fait, face au savoir
désormais constitué, le délire devient
inutile à la fois comme explication de l’expérience
subjective et comme structure imaginaire du lien social.
Changement
de position du sujet dans la crise psychotique
Ces
étapes dans la mise en place du transfert et dans la
destitution du statut du délire ont des effets identifiables
et très précis sur la phénoménologie
de la crise qui se trouve modifiée jusqu’à
disparaître complètement, du moins dans la forme
«visible» et handicapante qu’elle avait toujours
prise. Trois grands temps logiques marquent le changement de
position du sujet par rapport à la crise psychotique
et son traitement. Ces grands moments sont tributaires des avancées
de l’analyse.
Nous
avons appelé «première crise» ou «crise
d’inscription» (Apollon), celle qui, pour la première
fois, sera traitée sous transfert. Elle suppose une première
étape franchie dans la cure, à savoir précisément
la découverte de la logique autre que celle du délire
à laquelle donne accès le rêve et son travail.
Le transfert s’est installé et rend dès
lors possible le traitement de la crise avec les moyens de l’analyse.
Ce n’est pas tant le fait que cette «première»
crise se déroule complètement au Centre, sans
recours à l’hospitalisation, qui la rend déterminante,
c’est qu’elle marque l’engagement du psychotique
dans le traitement analytique. Il traversera la crise en continuant
de parler et de répondre à la contrainte qui est
posée, de dire plutôt que d’agir, et c’est
sur la base du maintien de ce contact avec le sujet de la parole
que le traitement de la crise sera possible en dehors des murs
de l’hôpital. Le travail de la cure aura aussi appris
au psychotique qu’il devra revenir sur cette crise qu’il
traverse et analyser son contenu, les circonstances qui l’ont
provoquée, les idées délirantes qui ont
orienté et déterminé les comportements
qu’il a eus, les actes qu’il a posés, etc.
Il peut supposer à partir du travail du rêve, tel
qu’il en a fait l’expérience jusque là
dans la cure, que tout ce qui surgit à l’occasion
d’une crise est aussi «organisée» d’un
autre lieu et structuré par une logique à découvrir.
C’est donc essentiellement le cadre analytique qui lui
sert de référence pour traverser cette période
difficile, sans qu’il n’ait besoin des contraintes
physiques ou des murs de l’hôpital qui, auparavant,
venaient limiter les conduites erratiques de la crise.
Nous
pouvons repérer un second temps dans la modification
de la phénoménologie de la crise, rendue possible
par le changement de positon du sujet dans le délire,
provoqué par son travail d’analyse. Cette «deuxième
crise» marque logiquement une nouvelle avancée.
Ici, le psychotique en crise, aux prises avec quelque chose
qui le traverse et qu’il ne contrôle pas, demeure,
dans le même temps, présent comme sujet. À
la fois en position d’objet et de sujet, il nous dira,
par exemple, avoir le sentiment «à la fois d’être
en crise et de se regarder aller en crise» (sic). De fait,
seul un sujet peut témoigner d’une telle division.
C’est aussi à cette époque du traitement,
et parfois à l’intérieur de la crise elle-même,
que le psychotique oscille entre des périodes où
il est complètement captif du délire et d’autres
où il doute et dit «savoir que tout ça est
imaginaire» (sic). La phénoménologie nouvelle
de la crise indique bien que la mise en cause du délire
et la distance qu’a pris le sujet sont irréversibles.
Elle dénote des changements profonds dans la position
du sujet. D’abord la crise indique dans sa forme même
que le psychotique est entré dans le désir de
savoir. Même pendant la crise, il s’observe et demeure
un sujet analysant. Il continue de venir à ses séances,
poursuit son travail et à défaut de rêves
qui vont en général diminuer pendant cette période,
il parle de la crise, de ce qu’il vit, pense, imagine,
souligne les éléments répétitifs
par rapport aux crises antérieures, etc. Ensuite, cette
crise, beaucoup moins spectaculaire et donc moins «handicapante»
pour le psychotique, est non seulement traversée sans
recours à l’hôpital, mais ne marque plus
ce temps de rupture, subjective et sociale, qu’elle entraînait
auparavant.
Puis
surtout, et c’est là le point le plus important,
cette «deuxième crise» indique que s’est
constitué pour le psychotique un savoir nouveau, autre
que celui du délire. L’organisation signifiante
mise en place avec le travail du rêve a indiqué
sa logique propre et fait tomber, en les rendant dès
lors inutiles, un certain nombre d’idées délirantes.
Le psychotique a découvert en lui une «Autre scène»,
structurée par une logique autre que celle du délire.
Et cette crise, qui dans sa modalité même, fait
apparaître une division interne, témoigne de la
distance désormais effective entre le sujet et ce qui
fait objet en lui. Cette «extériorité interne»
dont le psychotique continue de faire l’expérience
dans la cure, à travers le rêve et l’élaboration
de ce qui n’avait jamais été représenté,
rend compte autrement de cette position «d’objet»
de la jouissance d’un Autre imaginaire qui était
la sienne dans le délire. Ce changement dans la phénoménologie
de la crise est donc tributaire de la constitution du savoir
de l’Inconscient dans l’analyse.
Une
troisième crise, beaucoup plus discrète dans sa
forme, sera liée aux obstacles rencontrés au moment
où le sujet est confronté à la nécessité
éthique de créer les modalités d’une
nouvelle réarticulation à l’espace social,
cette fois sur la base de ce qu’il sait et sans pouvoir
avoir recours aux solutions qui étaient les siennes dans
la psychose. Le psychotique n’est pas devenu un névrosé,
et s’il sait désormais ce qui a déterminé
pour lui le «choix» et la solution de la psychose
et entraîné son retrait social, il n’en reste
pas moins face à une société dont le fonctionnement
repose sur des valeurs qu’il ne reconnaît pas comme
siennes. Ou encore, il se retrouve à ce moment face aux
manques réels entraînés par la précocité
d’un retrait social qui le laisse avec peu de moyens pour
créer un mode de participation sociale qui soit satisfaisant.
Cette crise n’est plus en soi une crise psychique. Elle
relèverait plutôt d’une impasse du sujet
face à la nécessité de trouver un nouveau
mode d’articulation au lien social, au moment où
le délire et la phénoménologie habituelle
de la psychose ne sont plus possibles. À ce moment, la
crise est traversée uniquement dans le cadre de l’analyse.
Les moyens mis en place dans les crises antérieures pour
supporter le psychotique sont en fait inutiles. La crise est
issue d’une impasse que seul le sujet peut solutionner
puisque sa résolution dépend essentiellement et
précisément des moyens qu’il arrivera à
créer.
Changement
de position du psychotique dans sa participation sociale
Les
changements de position du psychotique quant à sa participation
à la vie sociale et citoyenne sont, eux, bien repérables
et mesurables d’un point de vue extérieur. Retour
aux études, retour au travail, engagement dans une œuvre
de bénévolat, reconstruction d’un réseau
social et de relations affectives significatives, autonomie
financière permettant l’amélioration du
lieu de vie et des conditions générales de vie,
etc., sont autant de points de repères clairs et identifiables
par un observateur externe, sur lesquels nous tenons, nous aussi
d’ailleurs, tout un ensemble de données. Je n’en
dirai donc que quelques mots pour souligner la nécessité
d’évaluer la dimension qualitative de ces divers
critères de changements pour en estimer réellement
la teneur. Il ne suffit pas en effet qu’un psychotique
vive dans la société pour qu’il soit réinscrit
dans l’espace social et y occupe une place active en y
assumant des responsabilités de citoyen participatif.
Ce qu’il faut pouvoir mesurer ici, c’est bien cette
nouvelle position du sujet, ce changement d’éthique
à partir duquel il a pu restaurer son rapport aux autres
en dehors des enjeux imaginaires qui étaient ceux du
délire, et créer une modalité propre d’inscription
dans la vie sociale, à travers une participation effective
à la société, reconstruite sur la base
de ce qui depuis toujours, a déterminé sa position
de sujet et l’objet de sa quête. Ce n’est
qu’à ces conditions que nous pouvons parler de
véritable entrée du psychotique dans le lien social.
Le psychotique n’entre jamais dans le rang. On ne peut
pas le «réinsérer» socialement. Bien
sûr, on peut le faire vivre en dehors de l’hôpital
et lui faire faire de quelconques activités ou travail
pour «l’occuper», mais ça ne saurait
constituer pour nous des critères valables pour mesurer
la réinscription du sujet dans la création d’un
nouveau lien social, fondé sur ses exigences subjectives.
L’évaluation de l’occurrence de changements
de position du psychotique dans son rapport à la vie
et à la participation sociales ne peut se faire de façon
indépendante de celle des réaménagements
psychiques profonds dont nous avons fait état plus haut,
notamment dans le rapport du sujet au délire. En effet,
puisque ce dernier incluait dans sa logique propre une solution
incompatible avec le lien social, parce basée sur la
création d’un nouveau langage ou d’un nouvel
ordre du monde, la réarticulation du sujet à l’espace
social suppose la chute de cette solution promue par le délire.
Vu de l'extérieur:
La vérification par le tier en position de passeur,
L'évaluation par l'observateur externe
Les
quatre dimensions que nous venons de définir où
se mesurent les avancées du psychotique dans le travail
analytique cernent, du coup, les éléments dont
le psychotique lui-même peut témoigner, en position
de passant en quelque sorte, face à d’autres, capables
d’entendre et de prendre la mesure des progrès
dont il rend compte. Je distinguerais à cet égard,
deux positions différentes de «témoins»
à qui le psychotique fait état de son évolution
: d’abord, le tiers en position de passeur, habilité
à reconnaître les changements psychiques profonds
que supposent les modifications dont il est témoin dans
le discours et dans la vie du psychotique ; puis l’observateur
externe à qui le psychotique s’adresse sur la scène
sociale et qui prend acte d’un certain nombre de changements
qu’il peut lui-même évaluer, mais sans pouvoir
les lier à ce qui les a rendus possibles dans le processus
analytique.
Le
tiers témoin en positon de passeur
Dans
le Centre de traitement «Le 388» où nous
opérons, deux personnes sont de façon permanente,
dans cette position de tiers passeur capable d’évaluer
le déplacement et l’évolution du psychotique
dans le processus analytique : le psychiatre traitant et l’intervenant
clinique. Le psychiatre traitant, qui est aussi par ailleurs
un psychanalyste, sera non seulement le témoin direct
des effets de la cure analytique, mais aura aussi l’occasion
d’entendre le psychotique lui-même, lui faire part
des découvertes qu’il a faites dans son analyse.
C’est d’ailleurs cette prise de parole du psychotique
comme sujet, et le savoir qu’il travaille à mettre
en place et dont il rend compte au psychiatre, qui donneront
à celui-ci les moyens d’établir un mode
de traitement qui n’est plus réductible au traitement
du symptôme par la seule intervention médicamenteuse.
Il aura en effet accès aux singularités de l’univers
mental du psychotique, aux éléments déterminants
de sa position subjective, aux changements provoqués
par le travail analytique et à l’impact de ces
changements profonds dans sa vie. Il pourra ainsi anticiper
les moments cruciaux de la cure et leurs effets, prévenir
les périodes difficiles liées aux réaménagements
que le psychotique fait alors, tant dans son univers mental
que dans sa vie concrète.
C’est
en effet essentiellement à partir du témoignage
du psychotique lui-même que le psychiatre pourra repérer
le point où en est ce dernier dans le processus analytique,
mesurer la positon de celui-ci par rapport au délire,
devenir le témoin de la chute des idées délirantes,
des modifications dans la phénoménologie de la
crise et bien sûr des changements qui ont cours dans le
rapport à l’autre et le lien social.
C’est
aussi grâce au lien toujours maintenu avec le sujet et
à l’accès constant à la logique de
son parcours, tel que ce dernier peut lui-même en faire
état, que le psychiatre disposera des balises et moyens
nécessaires pour traiter le psychotique en crise en dehors
de l’hôpital, dans un milieu complètement
ouvert où des ententes verbales et des engagements pris
dans la parole avec lui deviennent suffisants pour constituer
un cadre à l’intérieur duquel la crise peut
être traversée. L’évolution des formes
que prennent les crises, à mesure que le psychotique
avance dans son travail d’analyse, rend possible le maintien
d’une parole de sujet même pendant la crise.
Le
psychotique arrive progressivement donc à maintenir une
distance, une certaine position d’observateur capable
de parler de quelque chose qui le traverse et qu’il ne
contrôle pas, au moment même où il le vit.
Du coup, dans cette position de témoin par rapport à
lui-même, qui rend possible pour lui la transmission de
son expérience à un tiers, il donne au psychiatre
la possibilité de discuter et de mettre en place avec
lui les moyens nécessaires pour traverser la crise. À
partir d’un certain point qui est très précisément
le moment de l’entrée du psychotique dans le transfert,
le traitement de la crise ne se fera plus sans lui, jusqu’à
ce que progressivement le psychotique arrive, à la fin
de la cure, à une autonomie psychique qui lui permettra
d’assumer seul les situations qui, auparavant, le précipitaient
dans une crise.
L’expérience
nous a enseigné que seule la cure analytique pouvait
entraîner de tels changements, en permettant au psychotique
de constituer un savoir qui, désormais, lui sert de point
d’appui dans la gestion de sa vie. Les psychotiques qui
ont refusé d’entrer dans l’analyse nous ont
montré la limite qu’ils rencontraient rapidement
dans leur évolution, même si par ailleurs, ils
recevaient tous les autres services que le Centre peut offrir.
Ils ne parvenaient jamais à dépasser un certain
point, bien repérable dans l’absence d’évolution
des crises qui ne se modifient pas, ni dans leurs formes, ni
dans leurs fréquences, ni dans leurs contenus. En fait,
en refusant de devenir des analysants, ils se maintiennent dans
une position d’objet appelant une prise en charge institutionnelle,
dont les limites sont celles-là même que le sujet
pose au traitement, en refusant d’y engager sa responsabilité.
C’est
donc le travail d’élaboration et la constitution
du savoir dans la cure, sous transfert, qui donneront au psychotique
la possibilité et les moyens de rendre compte de son
expérience et de son évolution à ce tiers
privilégié qu’est le psychiatre traitant,
mis en position de «passeur». Mais tout autant,
l’intervenant clinique sera lui aussi, un témoin
privilégié à qui le psychotique rendra
compte de ses avancées.
Par
la place qu’il occupe, en première ligne tant dans
le quotidien que dans les situations d’urgence, l’intervenant
clinique se trouve en position de constater dans le réel
les effets concrets de l’évolution du psychotique
dans la gestion de son délire, le traitement de l’angoisse,
la distance prise pendant la crise, la gestion du rapport à
l’autre, etc. Dans la traversée de la crise, l’intervenant
clinique sera pour le psychotique, un point de repère
constant qui l’accompagnera dans le quotidien, tout au
long de cette période féconde. Il est donc là
aussi au premier rang de ceux qui peuvent mesurer les changements
opérés dans la position du psychotique dans la
crise, le maintien de sa «présence» et de
sa parole de sujet pendant ce temps particulier, la lucidité
avec laquelle les éléments de la crise sont repris
et analyser dans l’après-coup, etc.
C’est
aussi l’intervenant clinique qui sera l’interlocuteur
à qui le psychotique peut s’adresser en tout temps,
tout au long de son traitement, chaque fois qu’il se trouve
dans une situation difficile ou traverse un moment d’angoisse
aigüe le soir ou la nuit. Les intervenants cliniques ont
ainsi les moyens de reconnaître où en est le psychotique
dans son cheminement. Ils auront accès au discours délirant,
au doute qui s’installe, à la chute progressive
de l’entreprise psychotique et aux effets de cette chute.
Ils pourront mesurer le savoir mis en place par le psychotique
et sa façon d’y recourir dans ses choix et dans
la gestion des situations qui auparavant le projetaient dans
la crise. Ils témoigneront par exemple de la façon
dont les psychotiques, parvenus à un certain point dans
leur analyse, n’ont plus besoin d’eux ou de leur
intervention pour arriver à dénouer des situations
d’impasse ou d’angoisse. Les psychotiques font eux-mêmes
le travail, décrivant la situation problématique,
associant avec quelque chose qu’ils ont découvert
en cure, expliquant à l’intervenant l’élément
de la situation actuelle qui est en lien avec un souvenir traumatique
de l’enfance, trouvant eux-mêmes à l’occasion
de ce travail d’élaboration que l’intervenant
rend possible par sa seule écoute, les solutions ou,
plus simplement, les moyens de calmer l’angoisse. Bref,
à partir d’un certain point dans l’évolution
du traitement, l’intervenant deviendra le témoin
d’un travail que le psychotique fait seul, à partir
de ce qu’il sait. Le psychotique, quant à lui,
expliquera parfois à l’analyste, qu’il a
téléphoné au Centre le soir ou la nuit
précédente pour parler à un intervenant,
non pas parce qu’il attendait une quelconque intervention
ou réponse de ce dernier, mais parce qu’il voulait
parler, sachant que par cette mise en forme dans la parole,
il allait cerner ce qui lui arrivait… en attendant de
rêver.
C’est
aussi à l’intervenant que le psychotique rendra
compte au jour le jour, des changements qui surviennent tant
dans son univers mental que dans son rapport aux autres dans
le lien social. L’intervenant clinique peut donc témoigner
de la façon très précise dont surviennent
ces changements, de ce qui les a initiés et de la façon
dont les psychotiques eux-mêmes peuvent en rendre compte
dans leurs entretiens avec eux.
L’observateur
externe
Un
certain nombre d’autres acteurs se trouvent dans une position
que je qualifie donc «d’observateurs externes»,
capables de prendre acte et de mesurer les effets du traitement,
sans nécessairement pouvoir les articuler à ce
qui les a rendus possibles. L’équipe d’experts
responsables de l’évaluation en mai 2002 s’est
bien sûr retrouvée à cette place quand,
pendant deux heures, ils ont pu entendre le témoignage
des quelques quarante usagers venus les rencontrer pour leur
faire part des effets du traitement pour eux.
Après
avoir expliqué dans quel état ils étaient
avant leur arrivée au Centre, le type de problèmes
et de décompensations psychotiques qu’ils présentaient
alors et leurs conséquences sur leur niveau de fonctionnement,
les usagers témoignaient de ce qui avait changé
en eux, des effets du traitement et de la cure analytique sur
la gestion de leur vie psychique, sur leur capacité de
parler de ce qu’ils vivaient et sur le niveau d’autonomie
et de fonctionnement social atteint depuis lors. Certains d’entre
eux avaient terminé leur traitement et étaient
retournés à une vie citoyenne. Engagés
désormais dans un travail, ils avaient demandé
une libération de quelques heures de façon à
pouvoir remplir ce qu’ils considéraient être
un devoir éthique, celui de venir témoigner de
leur passage au 388, pour que soient maintenus pour d’autres
citoyens les services qui leur avaient rendu leur autonomie
psychique et sociale. Cette position témoignait à
elle seule de leur niveau de «réarticulation sociale».
D’autres
équipes ou personnes ont aussi occupé cette place
d’observateurs externes et se sont retrouvées dans
une position semblable à celle des évaluateurs.
Il y a un peu plus d’un an, un journaliste d’un
grand quotidien québécois rencontrait un groupe
de six usagers du 388 qui avaient accepté de répondre
à ses questions. Le journaliste, dans l’après-coup,
nous faisait part de la forte impression qu’avait eu sur
lui ce qu’il considérait être une expérience
unique, surprenante et touchante. Là encore, les usagers
avaient choisi de témoigner du choix de traitement qui
avait été le leur, des effets de ce traitement
sur leur vie, du processus de la cure analytique qu’ils
considèrent toujours comme un véritable «travail»,
de la façon dont ils arrivent, par le travail du rêve,
à «faire des liens avec leur passé»,
etc.
Quelques
exemples de propos tenus par les usagers lors de cette rencontre
avec le journaliste nous font mieux comprendre l’étonnement
de ce dernier: «Vous savez, même si en psychose
on n’est pas toujours complètement connecté
à la réalité, ça part toujours de
quelque chose. Il suffit de le trouver» ; «Quand,
dans la cure, on apprend à décrire notre mal,
les solutions arrivent différemment» ; «Ici,
c’est nous qui sommes au cœur de notre travail, on
a les outils, mais c’est nous qui faisons le travail»
; «Avant, mon inconscient me jouait des tours. Avec le
travail de la cure, j’explore cet inconscient-là
pour arriver à le connaître» ; «De
comprendre mes rêves, ça me fait comprendre mes
mécanismes à moi, mes perceptions. Être
capable d’identifier ce qui est de la perception, ce qui
est du senti, ce qui est de l’imaginaire. Et une fois
que tu en parles, tu arrives à le dissocier du réel
et à démêler ce qui est réel et ce
qui ne l’est pas. Tu l’as défini, circonscrit
et tu l’as analysé. Et en l’analysant, tu
te comprends mieux toi-même, tu as un regard sur toi,
une réflexion sur toi. Ce qui fait que s’il se
passe quelque chose qui te fait peur, ça donne un temps
de recul, ça permet de ne pas être subjugué
par tes réactions» ; «Tu penses: j’ai
déjà vu cela. Il faut que je fasse attention,
je sais comment ça va marcher» ; «On développe
une façon de toujours se mettre en lien avec la source
de notre malaise, de notre souffrance, de retourner à
la source». Ce genre de discours, inattendu de la part
de psychotiques, était, pour le journaliste, la marque
d’un «travail» dont il entendait les effets.
Plus
récemment, un groupe de chercheurs de l’Université
Harvard de Boston, subventionné par le NIMH (National
Institute for Mental Health) et travaillant à établir
pour le gouvernement fédéral américain,
les conditions qui rendent possible une meilleure réintégration
sociale des personnes souffrant de troubles mentaux graves,
s’est intéressé au 388 en raison de la qualité
des services qui y sont offerts et des résultats cliniques
obtenus. Ils ont donc sollicité la collaboration du Gifric
à leur travail et ont eu l’occasion, lors d’une
récente visite au 388, de rencontrer un groupe constitué
d’une vingtaine d’usagers. Bien que s’intéressant
essentiellement aux conditions et effets du traitement sur le
niveau de réintégration sociale des personnes,
ces chercheurs ont dit «avoir entendu les effets du traitement
analytique» dans les témoignages reçus,
dans la façon, notamment, dont les psychotiques s’expriment
et articulent en groupe leur position subjective, en regard
du point où ils en sont dans leur traitement et dans
leur réarticulation sociale.
Il
ressort de l’ensemble de ces expériences que l’observateur
externe, quel que soit son champ d’intérêt,
à partir du moment où il se met à écouter
ce que les usagers ont à dire, peut, à travers
leurs témoignages, saisir les effets du traitement analytique,
identifiables à cette «distance» prise par
le sujet qui lui permet de parler de lui-même et de sa
psychose d’une façon remarquable et inédite
pour l’observateur. Cette reconquête d’un
espace subjectif d’où une parole distanciée
devient possible sur ce qui aliène l’être
est repérable aussi par les psychiatres extérieurs
au 388 quand ils ont l’occasion d’évaluer
un «patient du 388» qu’ils reconnaissent toujours
justement. Je laisserai l’un d’eux exprimer ce qu’ils
observent :
«Le
psychiatre "extérieur" est celui à qui
l’équipe du 388 demande d’évaluer
un usager en crise, en l’absence du psychiatre traitant.
Il est à la fois extérieur à l’équipe
et au Centre. Ce psychiatre doit néanmoins avoir une
connaissance de l’approche développée au
388 car la demande d’évaluation est exposée
à partir du contexte singulier de la crise et non des
symptômes psychotiques usuels.
Lors
de sa rencontre avec un psychiatre "extérieur",
le psychotique qui fait une cure analytique parle, expose, argumente.
Il présente peu ou pas de "déficit"
ou de "symptômes négatifs". Cela ne signifie
pas que la dépression ou le découragement sont
exclus chez ces usagers. L’un d’eux, actuellement
en difficultés, raconte spontanément sa situation
en lien avec son histoire, par où il est passé,
ce qu’il comprend de sa cure. Tel autre revendique ses
droits et sa liberté. Tel autre conteste la recommandation
de l’équipe d’être résident
au Centre et négocie sa médication.
Ce
dernier sera réévalué un an plus tard.
Son psychiatre étant en congé, il a demandé
à rencontrer le psychiatre remplaçant et il raconte
longuement ses réflexions sur ses difficultés
dans ses relations au travail, dans sa vie privée. Il
fait naturellement des liens entre ses difficultés actuelles
et ses crises antérieures abordées avec lucidité,
non comme on parle d’une maladie qu’on a mais de
l’histoire de sa vie. Le psychiatre l’écoute
avec d’autant de fascination qu’il se rappelle son
peu d’autocritique, il y a un an à peine. Puis
voilà qu’il demande de diminuer sa médication.
Il y tient beaucoup. La question de la médication est
usuelle dans les rapports des psychiatres avec leur patient.
Dans cette situation particulière ce qui retient l’attention
du psychiatre c’est que cet usager a posé les arguments
d’une telle demande, demande à laquelle on ne peut
répondre à partir de la seule autorité
du médecin sur son malade.
Au
388, la plupart des usagers ont un travail ou des études
en cours. Autant d’éléments à prendre
en compte. De toute façon, ceux-ci l’abordent nécessairement,
peu importe le contexte d’évaluation. L’implication
sociale est une question primordiale et c’est une raison
pour laquelle les usagers du 388 font parfois preuve d’une
solide confiance en eux. Lorsqu’il est questionné
le psychiatre doit apporter une réponse qui ait un sens
dans la logique de leur traitement, de leur évolution
et en cohérence avec l’environnement social.
Le
psychotique en cure analytique au 388 a engagé un processus
de parole repérable dans son rapport avec le psychiatre
"extérieur". Il parle des manifestations de
sa psychose non comme d’une rupture traumatisante provenant
de la réalité extérieure mais comme une
expérience personnelle, sensée et communicable,
liée à des représentations sociales et
culturelles, à ses aspirations personnelles.» (Témoignage
rédigé par Dr Andrée Cardinal).
Finalement,
sur le plan strictement social, un certain nombre d’acteurs
politiques et sociaux se sont retrouvés aussi dans cette
position d’observateurs capables de prendre acte des effets
du traitement. Dans la lutte que les usagers du 388 ont eux-mêmes
menée pour assurer la survie du Centre, les autorités
administratives et politiques des différentes instances
impliquées ont pu mesurer cette capacité des usagers
du 388 de prendre la parole et de défendre leurs droits
de citoyens. Dans des lettres adressées directement au
ministre de la santé et dans des rencontres avec les
directeurs et sous-ministre responsables de la santé
mentale, ils demandaient non seulement la poursuite de l’ensemble
des services du 388, mais réclamaient le maintien du
traitement psychanalytique en soutenant que l’absence
de cette dimension centrale ferait du 388 une «coquille
vide». Ils prenaient donc publiquement la parole et conduisaient
une série de démarches concrètes qui les
a amenés par exemple un jour, à se présenter
en groupe au bureau du sous-ministre, sans rendez-vous préalable,
réclamant une rencontre avec ce dernier parce qu’ils
n’avaient reçu aucune réponse à leur
lettre. Le sous-ministre adjoint, qui a finalement dû
les recevoir, croyait d’abord avoir affaire à des
«intervenants», étant donnée leur
façon de se présenter et d’exprimer les
raisons de leurs présences.
Tous
les acteurs sociaux et politiques qui ont eu l’occasion
d’être ainsi en contact avec les usagers du 388
pendant cette période ont pu prendre la mesure des effets
concrets d’un traitement qui redonne au psychotique la
possibilité de prendre la parole et d’assumer une
position de citoyen responsable dans une situation de crise
mettant en cause un élément central de leur condition
de vie, leur Centre de traitement. La participation act