Le
transfert
De
quoi s’agit-il en fait? Il s’agit de la distance
prise par l’analyste en regard de l’Autre de l’adresse
du psychotique, en se référant à l’objet
dont la production a conclu son expérience analytique
et défini sa position d’analyste. En rendant
ainsi opérationnel comme lieu de son écoute
de l’Autre, l’objet qui a confirmé la fonction
logique de son fantasme dans le déroulement de son
expérience, l’analyste convoque le sujet psychotique
à prendre la responsabilité de sa parole, peu
importe les conséquences. Et c’est très
précisément en regard des conséquences
d’une telle responsabilité que se joue l’enclenchement
ou non du processus analytique sur une décision du
sujet. L’expérience subjective où l’être
est engagé par le déclenchement du processus
est alors un aller-simple non négociable. Dès
le départ, il est clair que le processus ne sera pas
interrompu sans conséquences. De fait, l’interruption
de la logique enclenchée avec le processus nécessite
toujours la production d’un symptôme approprié.
En
se référant à l’objet qui le cause
comme sujet et comme analyste, plutôt qu’à
l’Autre de l’adresse du psychotique dans le délire,
l’analyste définit son désir de savoir
ce qui cause le sujet qu’il accueille. Le désir
de savoir de l’analyste se détourne de l’Autre
que le psychotique met en cause, pour se centrer sur l’objet
même du savoir qui définit la position du sujet
psychotique. Au-delà de la récrimination psychotique,
l’analyste requiert du sujet psychotique, une parole
sur l’objet qui supporte le savoir auquel il prétend.
En effet l’analyste, du fait même de la logique
qui a conduit sa propre expérience à ce défaut
d’être où il est réduit comme sujet,
il peut, du lieu de ce désêtre, reconnaître
pleinement la position où le sujet psychotique prend
la responsabilité éthique de l’objet qui
cause son rejet du lien social, dans la poursuite d’une
entreprise fondamentalement irrecevable même si elle
s’avère souhaitable dans un tel lien. C’est
du lieu de l’objet qui définit son manque à
être que l’analyste reconnaît l’objet
qui exclut le psychotique de tout lien social. Et c’est
sur cette reconnaissance que se fonde l’accueil chez
l’analyste de la parole de sujet où le psychotique
s’engagera.
La
réponse du sujet psychotique
Le
psychotique répond à cet accueil dans la juste
mesure où il s’y trouve confronté à
l’objet de l’analyste. Dans cet accueil, ce qui
tombe de la voix de l’analyste soustrait de son regard
cette dimension d’inquisition qui porte le psychotique
à se réfugier dans une position paranoïde.
En vingt-quatre ans de clinique analytique avec des psychotiques,
nous avons eu à nous mesurer à 7 cas d’érotomanie
déclarée, sur au-delà de cinq cents patients.
Le psychotique répond donc à la position de
l’analyste dans l’accueil. Et cette réponse
de l’être en termes de pulsion n’est pas
une réponse à la voix comme dans la décompensation,
mais bien une réponse à ce que l’objet
de l’analyste réactive de l’effraction
de son espace temps subjectif. Du point de vue du sujet c’est
cette réponse qui déclenche le processus analytique.
Elle fait entrer le sujet psychotique dans une position spécifique
en regard à ce qui provoque l’effraction de son
espace temps, hors des limites du plaisir et de la réalité,
qui servent de cadre de référence à la
psychiatrie, aux neurosciences et au milieu hospitalier auxquels
il a affaire le plus souvent. Cet autre espace temps où
la voix l’a projeté et où tout lui paraît
plus souhaitable, il sait d’emblée à sa
grande surprise, que l’analyste l’y reconnaît,
et qu’il pourrait entendre ce que lui psychotique a
à en dire. C’est d’ailleurs d’entrée
de jeu la proposition de l’analyste. De découvrir
pour la première fois que sa parole est croyable et
reçue comme telle, il peut décider de se mettre
au travail du bien dire, en dépit de la contrainte
que représente pour lui, l’invitation de l’analyste
d’un tout dire.
Cette
réponse du sujet psychotique tourne d’abord,
sur l’invitation de l’analyste, autour de l’enjeu
de la réactivation de l’effraction. La question
du "comment tout cela a-t-il commencé" non
seulement donne un statut de vérité à
la parole du psychotique, qui engage l’analyste, mais
plus radicalement reconnaît un savoir au sujet psychotique,
qui prend la place d’un objet de substitut du désir
de l’analyste. L’analyste n’est pas simplement
dans la position minimale d’un secrétaire, il
se met dans la position de constituer le savoir comme un objet
tierce, par rapport auquel il est en attente vis-à-vis
du psychotique. Et ce n’est pas de la part de l’analyste
une ridicule position de séduction à laquelle
le psychotique serait parfaitement insensible. Le psychotique
est le seul à savoir ce qui se passe pour lui, et l’analyste
doit mettre en œuvre la position logique qui permette
au psychotique de lui donner accès à un tel
savoir. De s’atteler, dans sa réponse à
l’analyste, à la transmission d’un tel
savoir, inséparable de son expérience subjective,
va engager le psychotique dans un travail de longue haleine,
où la découverte de la logique intime de son
expérience peut mettre en cause radicalement, celle
de son délire. Dans la stratégie de cette opération
l’amour du savoir issu de l’expérience,
va se transférer de l’analyste au sujet psychotique,
mettant en acte ce que nous avons redéfini en 1993
comme le transfert dans les psychoses. Dans les années
suivantes nous insisterons sur le fait que du psychotique,
au pervers et au névrosé, l’action clinique
doit rendre opératoire le même concept du transfert.
Nous avons établi par la suite, que dans le cadre du
traitement des psychoses au 388, il faut au plus trois ans
pour que la réponse du sujet psychotique rende cliniquement
opérationnel ce concept de transfert.
La
mise en cause du délire et le rêve
Ce
qui a fait effraction pour l’être dans la psychose
est souvent refoulé ou caché dans l’organisation
d’un discours sans adresse, nous disons un délire,
où un refus décidé du lien social s’adjoint
à des bribes d’une théorie de la jouissance
ou du mode d’abus de l’Autre. L’analyste
prend ses distances par rapport à ce délire
où l’expérience du sujet est forclose.
Le délire représente du point de vue du sujet
le peu qu’il peut traduire dans le discours courant
d’une expérience radicale profondément
étrangère à ce qui est recevable et croyable
dans le lien social. Et ce peu paraît déjà
choquant et irrecevable. Aussi pour l’analyste, l’accueil
de la parole du sujet dans le délire ne vise pas d’abord
une signification voire une compréhension de ce qui
est en jeu dans le délire, c’est bien plutôt
l’occasion d’une recherche pour identifier la
position du sujet dans sa parole. Le délire s’organise
comme la justification théorique d’une entreprise
où le psychotique se serait engagé, suite à
une invite ou une exigence de l’Autre. Cette entreprise
toutefois représente un important enjeu pour l’humanité.
Cet enjeu dans la stratégie du délire rend compte
en général du fait que le psychotique se soit
soumis à de telles exigences. Aussi ce n’est
pas tant la jouissance de l’Autre dont les abus peuvent
faire l’objet d’incessantes récriminations
de la part du psychotique, qui forme en quelque sorte le nœud
du délire, mais bien plutôt, l’intérêt
pour l’humanité de l’entreprise où
il s’est engagé à l’appel de l’Autre.
Au
cœur du délire donc, l’analyste repère
des hallucinations décisives offrant à l’être
des objets d’autant plus imprésentables qu’ils
sont inaccessibles, mais défiant les limites de la
réalité du lien social et de ses objectifs consensuels.
C’est à partir de tels objets premiers en quelque
sorte, autour de quoi s’élabore la stratégie
de l’entreprise, que le psychotique soutient un refus
global du lien social accompagné de la certitude que
son existence même de sujet est profondément
liée à la réforme ou à la restauration
de ce lien. Quand suite à la requête de l’analyste
le psychotique commencera à produire des rêves
qui ne sont plus simplement la reprise et confirmation de
différentes pièces du délire, la transformation
du rêve commencera la mise en acte comme souvenirs des
éléments hallucinatoires qui touchent à
ses découvertes ou encore à la révélation
du défaut fondamental du lien social en regard de la
mise en scène des processus primaires. Sous la contrainte
de savoir que soutient la quête de l’analyste,
le rêve où le sujet psychotique répond
à cette contrainte, va permettre l’exploration
des moments forts de la vie du sujet où il a été
confronté à quelque défaut dans la structure
de la réalité. Cela suppose que l’analyste
recevant le délire comme l’enveloppe imaginaire
d’une vérité où se creuse la souffrance
de l’être, sait manœuvrer à partir
du réel qui déchire le discours du patient rendant
improbable la vérité de son dire. Mais l’analyste
ne perd pas un seul instant la perspective de cette vérité
qui brûle l’être, de ne pas trouver dans
la mobilisation de la lettre les signifiants qui articuleraient
sa souffrance de façon crédible au lien social.
Ce
qui se présente dans le discours, qui dès lors
lie la parole du psychotique à l’objet de l’analyste,
est une tentative de transmission d’un savoir qui se
constitue dans cette transmission même, d’être
le déchet (ce qui tombe) d’une expérience
en soi imprésentable. De tenter ainsi, à l’occasion
de l’association errante du rêve, de cerner dans
mots recevables pour l’analyste, les moments plus aigus
et les points forts de son expérience de gestion de
l’hallucination, le psychotique est amené à
reconstruire l’histoire de sa confrontation au défaut
du signifiant et à ce qui fait trou dans la réalité,
selon une autre logique que celle du délire. Dans le
délire, son expérience et son rapport au désêtre
introduit par la voix, et au défaut du langage à
en supporter les trous dans la réalité du lien
social, sont occultés par une désorganisation
de l’imaginaire. Dans l’amour du savoir, que l’objet
de l’analyste relaie au sujet dans le transfert, l’exigence
de transmettre la vérité de l’expérience
interroge le signifiant du rêve et met en perspective
l’objet de l’hallucination comme un moment privilégié
de l’expérience. Se distingue alors pour le sujet,
mais d’abord pour l’analyste qui l’apprend
du sujet, l’écart entre cette expérience
et sa souffrance d’une part et le savoir qui se construit
sous la contrainte du travail du transfert. L’expérience
porte sur le peu d’être et le statut de déchet
où le sujet se réduit d’une part et sa
confrontation d’autre part à l’objet qui
le réduit à ce statut de manque à être.
L’hallucination prend le relai de cette insuffisance
d’être en le posant comme choisi ou destiné
à la mission de sauver l’être de ce défaut.
Ainsi, tel ou tel enlevé par les extraterrestres dans
son tout jeune âge aura reçu avant même
l’âge de raison la formation utile à la
restauration du langage, pour que les communications entre
les hommes ne souffrent plus du malentendu et n’aboutissent
plus inévitablement à la guerre et à
l’autodestruction de l’humanité.
Dans
le transfert donc, l’analyste suppose au psychotique
un savoir qui pourtant se mettra en œuvre seulement dans
le travail du rêve. La critique global et sans nuances
du psychotique à l’égard du lien social,
trouve en effet un écho dans l’analyste, que
cette critique renvoie aux enjeux de la castration. Au cœur
de cette critique, il y a la dénonciation de l’aptitude
du signifiant à évoquer, voire à ouvrir
un espace dans le dire, pour ce qui fait le tranchant de l’expérience
psychotique. Le psychotique n’est pas sans s’apercevoir
à la manière de Dali, de Magritte, Duchamp et
de tant d’autres à partir de Tzara, que le rapport
que le signifiant entretient avec le visible, introduit un
doute dans la réalité de la réalité
et rend imprésentable la vérité même
du sujet. Aussi voit-il dans la réalité produite
par le signifiant dans le lien social une atteinte profonde
à la vérité de l’être qui
s’impose à lui dans l’expérience
qui lui impose de gérer l’hallucination avec
d’autres moyens que ceux du lien social. C’est
une véritable blessure de l’être qui emporte
le sujet dans le vertige du non lieu de sa présence
au monde et à autrui. Et le défaut du signifiant
à lever ce non lieu et à faire consister cette
présence dans le lien social, se vérifie au
quotidien chaque fois que le psychotique doit rencontrer un
professionnel avec le risque toujours présent de disparaître
en tant que sujet dans la parole qui le désigne sans
jamais s’adresser à lui, ni reconnaître
son expérience. De séance en séance l’analyste
est pris à témoin de reconnaître la constitution
d’un savoir sur le défaut du signifiant à
produire dans le discours courant une réalité
où l’expérience du sujet psychotique serait
présentable et où la vérité de
sa parole serait enfin recevable.
Les crises
Le
rapport de l’analyste à l’objet qui le
cause l’aura ainsi mis en position de reconnaître
la souffrance qui résulte de la confrontation du peu
d’être à quoi se réduit le sujet
dans la psychose au défaut du signifiant à supporter
une réalité qui dans le lien social lève
le non lieu de la présence du sujet. Il a dans l’expérience
de sa cure suffisamment renoncé au semblant et au faux
dont se soutient le moi dans le lien social pour se faire
compagnon et témoin de la quête du psychotique.
Mais il n’a pas coupé avec le lien social au
point de devoir habité avec le psychotique un espace
temps séparé des responsabilités citoyennes.
Il peut donc maintenir encore pour le psychotique un pont
symbolique avec la réalité que le signifiant
institue dans les limites du plaisir. Mais le rapport du psychotique
avec l’objet qui soutient le désir de savoir
de l’analyste, du fait même de la contrainte de
travail du transfert va être un rapport marqué
par des points de rupture. Nous avons ainsi repéré
trois temps de crise particulièrement souffrant pour
le sujet psychotique dans l’évolution logique
de sa cure. Il ne s’agit pas ici en effet de rechute
psychotique, mais bien de trois moments stratégiques
dans l’évolution du traitement.
Le
premier moment logique, marque ce que nous avons désigné
comme la crise d’inscription du sujet dans le processus
analytique par le transfert. Au cœur de ce temps logique,
ce qui est en jeu est un défaut central qui se présente
à un moment donné comme irréparable dans
la logique du délire du sujet. Pendant un certain temps
le sujet aura tourné autour de défaut logique
avec le sentiment ou la certitude qu’il en viendra à
bout. En fait, le délire fait la théorie de
la justification de l’entreprise de restauration du
langage pour que la réalité produite par le
signifiant dans le discours qui noue le lien social, soit
compatible en quelque sorte à l’extériorité
et l’étrangeté de l’hallucination.
Le délire met en cause ce moment logique et historique
de production de la réalité par le langage.
Il le fait en proposant une alternative présentée
sur le mode de la révélation et de la certitude
subjective. Mais cette proposition implique à ce point
l’existence du sujet, que le non lieu de sa présence
dans la réalité du lien social peut devenir
un obstacle central à la recevabilité de cette
alternative. En bref, l’humanité comme telle
en créant le langage, a produit la réalité
du lien social dans les limites du plaisir. Elle est donc
collectivement responsable de son sort, si ce qui est recevable
dans le lien social exclu et rejette ce qui serait souhaitable
dans cette réalité. La proposition d’un
autre mode de production de cette réalité sociale
dans le langage doit donc impliquer la responsabilité
collective. Sur ce point précis, le travail du rêve
par le psychotique, soutenu par le désir de savoir
de l’analyste peut fort bien, et parfois très
vite, conduire le psychotique à l’impasse de
cette implication de la collectivité dans sa proposition
de restauration de la communication humaine. Mais il s’agit
là d’une impasse purement logique et interne
à la structure du délire. Toutefois ce caractère
purement logique de l’impasse est suffisant pour mettre
le psychotique dans une position de désarroi en regard
de sa position et de sa mission. Il y a une entame insupportable
de la logique du délire. Et la décompensation
psychotique vient en réponse à cette contrariété
structurale.
La
crise qui marque le deuxième moment fort du développement
du traitement trouve ailleurs ses éléments déclenchant.
Le sujet sortira de la première crise avec le sentiment
d’une fragilité définitive de la logique
de son délire. Et ce dernier perdra de son importance
désormais dans les péripéties de la cure,
comme dans les parades verbales ou comportementales du psychotique
devant les impasses et les trous de son impossible présence
dans la réalité du lien social. Il a quelque
part accepté le défaut central du délire,
tentant ici et là de le compenser par le passage à
l’acte, dans des limites qu’il accepte de négocier
avec son équipe de traitement. Mais il n’a pas
mis en cause son entreprise, et il y travaille encore dans
le secret de sa certitude. Il se sait nécessaire et
indispensable au sort de l’humanité, d’une
façon encore très personnelle. Et cette certitude
est assez forte pour qu’il puisse se contenter et se
satisfaire d’une justification qu’il trouve désormais
délirante de la nécessité de son entreprise.
Il vit donc désormais sur une contradiction fondamentale
construite sur la dimension injustifiable d’une entreprise
à laquelle il voue toute sa vie. Son drame et sa souffrance
se fondent sur la seule raison qu’il aurait de se suicider
: l’éventualité d’un échec
de sa part dans sa mission, plongerait l’humanité
entière dans une catastrophe irréparable. Le
deuxième moment stratégique du développement
logique de la cure, dont la deuxième crise vient marquer
l’occurrence, s’enclenche quand pour le sujet
psychotique la contrainte de travail dans le transfert le
met dans la position de ne plus pouvoir esquiver le fait que
l’entreprise comme telle est injustifiable, dans les
limites du savoir que son expérience produit dans la
cure.
En
effet, après la première crise, le psychotique
est amené dans sa cure, comme dans le processus du
traitement avec son équipe, à découvrir
les dimensions restées censurées de l’hallucination.
Ce qui jusqu’à ce jour n’a jamais pu être
confronté au travail du signifiant, sous les contraintes
de la cure et du traitement, devient l’objet de réminiscence
et d’associations qui mettent à jour des pans
entiers d’histoire perdue du patient, en le faisant
accéder à de nouveaux modes de gestion de l’hallucination.
Ce travail ne fera que conforter l’érosion du
délire et rendre de moins en moins justifiable la référence
à l’entreprise comme à une tâche
et une responsabilité personnelles en regard de l’humanité.
Il vient alors un moment où le sujet doit se rendre
à l’évidence que l’entreprise elle-même
ne tient pas la route. C’est à ce moment qu’il
entre dans une crise plus profonde et plus sévère
que celles qu’il a connues jusque là. C’est
alors toute la raison d’être de son existence
qui semble s’écrouler avec le monde autour de
lui. Si alors l’idée du suicide lui vient, ce
n’est plus fondée sur la souffrance éthique
du tort qu’il ferait à l’humanité
du fait de son incapacité à remplir sa mission.
Il n’a plus en effet cette certitude intime qui l’habitait
avant, que le sort de l’humanité dépendait
du succès de l’entreprise dans laquelle il avait
engagé sa vie.
La
chute de l’entreprise et le symptôme
Le travail analytique au cours de cette crise tourne autour
d’une préoccupation qui peut précipiter
le psychotique dans un autre pari sur la vie. L’abandon
de l’entreprise laisse ouvert comme une blessure au
flanc de l’être l’incompatibilité
radicale du signifiant dans le discours qui soutient le lien
social avec la vérité de l’expérience
de l’effraction de l’être et de sa réponse
à cette effraction. Le délire constitué
autour de la gestion de l’hallucination par la production
de l’entreprise de restauration du langage, était
une solution provisoirement conséquente pour le sujet
même si cette réponse s’avérait
irrecevable dans les discours officiels. Maintenant l’être
est démuni, seul face à cette inadéquation
de toute production de langage en regard de la vérité
de l’expérience. Si le savoir issu de cette expérience
s’est suffisamment consolidé dans le travail
de la cure, le sujet peut dans cette deuxième crise
y trouver une suppléance à l’écroulement
de la certitude délirante. Le travail de construction
sous transfert peut alors se continuer en dépit de
la désorganisation profonde que provoque cette crise.
Sinon, on constate que le patient se réfugie dans la
construction d’un symptôme pour compenser la chute
de l’entreprise psychotique. Ce symptôme peut
s’avérer fort grave et mettre sérieusement
en danger la vie du patient. Le travail analytique s’élabore
à partir de ce moment comme un pari sur la vie, où
périodiquement le sujet défi le rapport des
soignants au défaut du signifiant et à l’inadéquation
du langage en jouant sa vie contre croyance au sens de la
vie.
Ce
qui est en jeu pour le patient dans ce temps de la cure c’est
la question devenue fondamentale de la gestion de l’hallucination
par le signifiant dans la production du croyable et du souhaitable.
Dans la stratégie de ce temps logique, il est requis
de prendre seul la responsabilité de sa parole, dans
le dire où il articule son expérience de l’hallucination
et de l’effraction de son espace temps à des
signifiants qui impliquent l’assentiment de l’Autre
de son adresse. Il ne peut plus faire comme si sa propre parole
lui était soufflée d’un autre lieu, il
doit en assumer la responsabilité et les conséquences.
Dans le traitement où il est sommé de prendre
la responsabilité de sa propre évolution, il
est convié à des choix vitaux où la crédibilité
de sa position détermine l’accueil que les autres
réservent à sa parole et à ses actes.
Son entrée dans le lien social se négocie à
la mesure de cette responsabilité de sa parole. Il
découvre que la réalité elle-même
ne se mesure pas au plaisir qui peut en être escompté
dans le lien social, mais bien au rapport de chacun à
la vérité de sa parole. Et qu’en fin de
compte, c’est dans les limites de cette réalité
promue par la vérité de la parole que le souhaitable,
l’expression d’un désir, peut espérer
l’accueil de l’autre.
La responsabilité éthique et le
compagnonnage
De
devoir assumer seul la responsabilité de sa parole
et de ses conséquences comme condition de son rapport
aux autres dans le lien social, devient dans la dernière
partie de la cure du psychotique la condition d’une
éthique qui prend la relève de la conviction
délirante. Cette responsabilité éthique
ramène le psychotique à la banalité de
la vie quotidienne et de ses choix comme de ses véritables
problèmes et difficultés. Il est alors sensible
à la découverte de la vérité de
ses positions premières comme de leurs illusions. Chacun
est responsable du sort de l’humanité, mais collectivement,
et non personnellement. Cette découverte le plonge
dans un véritable dilemme, celui du compagnonnage,
de la nécessité de l’assentiment d’autrui,
qui fait que ce n’est que dans une collectivité
qui articule les différences de chacun, que la réalité
prend sa consistance et que la solution des problèmes
humains devient possible. En même temps l’expérience
qu’il commence à faire de sa participation à
cette collectivité va dans un sens contraire. Les conflits,
les luttes de prestige, les guerres et la méchanceté
ont plus de place dans cette collectivité que la responsabilité
vis-à-vis du sort de l’humanité. Aussi
dans la troisième crise qui marque le terme logique
de la cure, le psychotique a plus le sentiment de passer de
Charybde en Scylla. Mais cette crise se caractérise
par le fait que le sujet la traverse seule, dans le désir
de savoir jusqu’où il peut aller trop loin dans
son rapport au défaut du signifiant à promouvoir
son peu d’être, sans retourner dans les impasses
du délire et de l’entreprise délirante.
Il doit désormais définir sa participation citoyenne,
sans renoncer à sa critique du lien social, ni à
son savoir sur l’inadéquation du langage à
l’expérience de la vérité de l’être.