Les
sociétés dites avancées traversent une époque
de bouleversement de leurs valeurs. Les formidables progrès
des techniques de la communication et de l'information dans le
contexte de la mondialisation, permettent désormais de
vivre en temps réel, individuellement par internet et collectivement
par les médias télévisés, des événements
politiques et des catastrophes naturelles qui touchent nos vies
quotidiennes et nous obligent à repenser notre statut de
citoyen en regard des limites de notre nationalité. Et
cela pendant que l’expansion de l'éducation, la globalisation
des marchés, leurs effets sur la liberté des citoyens
(pensons au contrôle des naissances, à l’euthanasie)
permettent un accès décisif de tous, partout, à
des informations jusqu'ici tenues hors de portée des masses.
Par
ailleurs, le réchauffement de la terre entraîne de
plus en plus de problèmes humains et sociaux qui ne pourront
pas être résolus par chaque nation séparément
dans un splendide isolement où les plus riches pourraient
continuer à ignorer les plus pauvres. Nous entrons de fait,
que nous le voulions ou non, dans une problématique géopolitique
et humaine globale, dont les ressorts et les processus encore
inconnus et pour certains insoupçonnés, nous mettent
dans un contexte qu’une psychiatrie ordinaire aurait, il
n'y a pas longtemps encore, référé à
l'hallucination et au délire psychotique. Nous perdons
progressivement les illusions de perception commune du recevable
et de conscience collective des valeurs. Et le quotidien de la
pratique clinique fondée sur l'écoute du sujet dans
la psychose rend ridicule ce genre de référence
au délire.
Nous
ne sommes donc plus à l'époque où la psychiatrie
pouvait se concevoir comme ce que met en œuvre une société
pour un contrôle social de la folie jugée socialement
nuisible ou au mieux improductive. Nous avons glissé insensiblement
vers une autre problématique. À mesure que nos sociétés,
de plus en plus dominées par la commercialisation de la
santé, tentaient de contrôler et de traiter dans
les individus seuls les conséquences de choix de société,
le consensus soutenant ce choix s’est effrité. Il
est aussi travaillé par une révision incessante
de ses cadres légaux, sous l'influence des luttes politiques
et économiques.
Les
États démocratiques définissent les orientations,
les cadres administratifs et financiers des services de santé
à offrir à nos concitoyens atteints de troubles
mentaux sévères. Certes, ils introduisent aujourd'hui
la notion du rétablissement comme un objectif souhaitable
des soins, mais c'est en fonction des orientations et des cadres
que nous évoquons qu'en dernier recours ils évaluent
ces services. L'évaluation des services de santé
mentale en fonction des objectifs souhaités par leurs utilisateurs
eux-mêmes n'est pas encore une règle promue officiellement.
Les administrateurs, les institutions, les chercheurs comme les
cliniciens, ne cesse-t-on de répéter n'ont pas l'obligation
des résultats mais celle des moyens, sauf quand il s'agit
de la psychanalyse, bien sûr.
Les
réseaux de chercheurs universitaires en santé mentale
soutenus financièrement par l'État et par les fondations
privées, étudient et promeuvent des stratégies
de soins, des pratiques et des méthodes d'évaluation
avec des problématiques sociologiques et anthropologiques
ou bien des problématiques biologiques et comportementalistes.
Dans le même temps les compagnies offrent des produits d'utilisation
immédiate en exerçant une influence décisive
sur l'administration de ces soins et le financement du système.
État, chercheurs, compagnies, ces trois principaux acteurs
du réseau poursuivent des objectifs fort différents,
même quand ils s'associent pour diminuer les conséquences
des tensions créées par leurs intérêts
contradictoires. Mais ils ont en commun de viser des soins établis
à partir de données factuelles touchant des groupes
stratégiques de patients. Ils concluent nécessairement
à des soins qui sont invariablement les mêmes pour
un groupe de patients présentant des caractéristiques
semblables.
Les
regroupements de patients et associations de parents, de proches
et d'amis de personnes atteintes de troubles mentaux graves, les
organisations et les groupes communautaires, de même que
les fondations qui les soutiennent se démarqueront de plus
en plus comme des acteurs importants dans les réseaux de
santé publique. En tant que citoyens, ils sont demandeurs
vis-à-vis de l'État, en regard du contrôle
et de la gestion des services publics, mais ils sont dans une
position de clients face aux chercheurs et aux compagnies. Ils
escomptent faire des cliniciens des alliés dans leur quête
de santé et d'amélioration de la vie des personnes
qui leurs sont chères. Mais les cliniciens eux peuvent
se trouver en position d'otages, captifs de programmes, de méthodes,
de règles et de contraintes administratives, associatives
et financières qui diminuent ou font carrément obstacle
à une pratique qui ne réduise pas le patient au
statut d'un objet à réparer ou d'un organisme à
soigner.
Malgré
ce cadre où les soins prodigués aux patients le
sont sans connaître les vraies causes de leurs troubles,
le cadre de vie et les conditions de santé de ces personnes
atteintes de troubles mentaux graves et persistants ont été
remarquablement améliorés. Quelles que soient les
critiques et les insatisfactions légitimes qui accompagnent
ces services, il ne fait aucun doute qu’ils apportent de
l'espoir à ces personnes, à leurs familles et à
leurs proches en comparaison de ce qui leur était offert
il y a quinze ans. Aux yeux d'un grand nombre, ces progrès
restent toutefois superficiels en regard de ce que les discours
des neurosciences et de la génétique permettent
d'escompter.
Dans
ce contexte général et avec les contraintes qu'impose
l'insertion dans un réseau public, il est urgent qu'un
renouveau profond des pratiques et de la clinique psychanalytique
reconsidère aujourd'hui la question du traitement des psychoses
comme une offre faite au sujet psychotique. Cette offre doit prendre
en compte les grands acquis de la psychiatrie actuelle en les
repensant à l'intérieur d'une problématique
psychanalytique pour laquelle la cure est l'axe du traitement.
Une
telle entreprise n'est pas sans risque car il est évident,
pour tout observateur critique de l'histoire récente et
actuelle des services en santé mentale, qu’un problème
grave traverse ces services. Ils sont de plus en plus conçus
et organisés pour répondre aux impératifs
globaux des réseaux de la santé publique, bien plus
que pour répondre aux impératifs de la clinique
au cas par cas. La médecine qui se développe sous
nos yeux se règle sur les soins conçus pour des
groupes de cas semblables et, pour la recherche qui la promeut,
le cas individuel reste l'exception et n'a d'intérêt
que pour l'éclaircissement des difficultés et obstacles
que rencontre cette clinique des groupes de cas semblables. Avec
sa proposition d'une clinique du cas singulier, la psychanalyse
se retrouve donc en porte à faux en regard des pratiques
des réseaux de santé publique plus sensibles aux
statistiques, au coût, aux conséquences budgétaires
et administratives, de même qu’aux effets médiatiques
et politiques. Les objectifs, les règles et les critères
d'évaluation des pratiques propres au réseau public,
axé sur cette clinique des groupes et des clientèles,
priment sur les résultats d'une clinique individuelle du
cas par cas.
Pourtant
une expérience de vingt cinq années de pratique
clinique montre qu'une approche personnalisée des psychoses
répond remarquablement bien aux attentes des personnes
atteintes de ces troubles et de leurs proches, avec une autre
efficacité et d'autres résultats. La lutte menée
contre la psychanalyse, comme approche inutile sinon nuisible,
n'en persiste pas moins. Mais elle tend à tourner à
vide au Québec tant qu'elle se maintient autour de l'argument
central que la psychanalyse ne repose pas sur des données
probantes. Un tel argument peut cependant valoir pour une problématique
de recherches et de pratiques de soins axées sur une médecine
des groupes clients. Les approches plus personnalisées,
comme celle du traitement psychanalytique des psychoses, supportent
désormais l’examen de résultats vérifiables
qui permettent d'établir la pertinence de pratiques devenues
probantes, dont il faut étudier les conditions et les logiques
propres.
Au-delà
des résultats d'une évaluation officielle commandée
par l'État, dont les détracteurs de la psychanalyse
escomptaient tirer argument pour son exclusion du champ de la
clinique, le traitement psychanalytique des psychoses peut faire
état de pratiques cliniques qui accompagnent effectivement
et de façon efficiente des psychotiques dans une réarticulation
à la vie citoyenne. Il peut rendre compte de la possibilité
d'évaluer les résultats d'approches plus personnalisées
des psychoses, qui permettent d’ouvrir à nouveau
ou de maintenir ouvert le débat sur les différentes
problématiques de soins et de traitements, voire même
sur la différence entre soins et traitements dans le champ
des psychoses en particulier.
Le
dialogue, entre neurosciences et psychiatrie biologique d'une
part et psychanalyse d'autre part, peut permettre de recentrer
le débat et de dynamiser les recherches de part et d'autre.
Il demeure que pour le commun des personnes atteintes et de leurs
proches, la question tend de plus en plus à se ramener
à ces termes: que peut espérer le psychotique aujourd'hui
? Que peut-il espérer, entre des soins compétents
qui entendent remédier à ses déficiences
neurobiochimiques ou génétiques, tout en améliorant
ses conditions de vie au sein de la société, et
un traitement fondé sur une offre faite au sujet pour lui
permettre de connaître sa part d'implication dans ce qui
lui arrive et d'assumer, avec le support d'un équipe multidisciplinaire,
la responsabilité éthique de sa santé ?
Un
congrès autour de cette question permettra une réflexion
approfondie et une discussion ouverte sur ce qui soutient et ce
qui oppose ces deux voies. La préoccupation de ce qui les
rapproche n'en sera que mieux soulignée. Elles ont les
mêmes clients dont les attentes et les demandes devraient
déterminer nos pratiques, de même qu'elles interrogent
les prises de position des autorités publiques. Nous espérons
que l'apport de chacun à ces questions adressées
à sa pratique, fera de cette rencontre un événement
important pour les psychotiques et ceux qui accompagnent leur
quête.
En
mai 2008 dans le cadre des festivités du quatre centième
anniversaire de la Ville de Québec, les psychanalystes
du Gifric à Québec, qui se sont fait connaître
pour leur apport unique au traitement psychanalytique des psychoses
pendant les 25 dernières années, invitent donc la
communauté des soignants et des chercheurs en santé
mentale à une discussion qui fasse le point sur ces questions.