Que
reste-t-il des modalités de jouissances dans la mondialisation?
L’analyse
de l’impasse nous a de plus en plus orientés vers un
au-delà de toute problématique de crise. Et plus spécifiquement
nous sommes contraints de considérer aujourd’hui le
développement de la mondialisation comme la condition même
de coexistence, d’interactions et de survie de l’ensemble
des collectivités humaines et non pas simplement comme un
phénomène passager issu de et faisant partie du développement
du capitalisme international. Cette considération nous a
menés à distinguer ce qui est passager, soit la globalisation
économique comme état historique du capitalisme mondialisé
et par ailleurs ce qui est là pour durer et qui affecte déjà
profondément les conditions même d’existence
et de survie des collectivités humaines en tant que telles,
soit la mondialisation. Nous examinerons cette année une
des dimensions essentielles de la mondialisation qui non seulement
la sépare radicalement de la globalisation économique
mais fait apparaître un aspect profondément étranger
à cette globalisation au point de rendre insoluble au niveau
économique toute impasse issue de l’évolution
même de la mondialisation. En fait, au-delà des enjeux
de coexistence des cultures que la globalisation économique
prétend résoudre et des conflits historiques de confrontation
des civilisations qui ouvrent cette globalisation sur une impasse,
c’est l’avenir même de l’humain qui est
en jeu dans la mondialisation.
Il
y a quelque cent mille ans peut-être, bien avant, et bien
au-delà des cultures et des civilisations, l’humain
s’initie dans la jouissance issue de la représentation
mentale de l’objet de la voix. D’une part, ce que la
voix dans l’humain introduit dans le réel et offre
comme objet à la conscience humaine, fait effraction à
l’univers imaginable à partir de la perception sensible.
D’autre part et en même temps, la jouissance que l’humain
tire d’un tel objet imprésentable en dehors de la conscience
individuelle, est telle que nulle autre satisfaction ne vaut au
point de pouvoir se substituer à cette jouissance. En regard
des autres habitants des zones géographiques où il
apparaît, l’humain se présente comme un saut
dans le vide, ou une erreur dans la nature. Cette jouissance qui
est au cœur de l’humain et qui s’alimente de sa
capacité de produire des objets, des représentations
de choses qui restent foncièrement étrangères
à l’environnement physique et social, en dehors de
tout accès par l’expérience sensible, une telle
jouissance fait obstacle à la survie même du groupe
humain. Comment en effet, le groupe si nécessaire à
la survie de l’espèce, peut-il lui-même subsister
si chacun peut librement investir les représentations mentales
dont il tire une jouissance qui dépasse en satisfaction tout
ce à quoi le groupe lui-même peut lui donner accès?
La jouissance introduit cette contradiction principale qui, dans
l’humain, est à la source de toute créativité.
Cette contradiction, où sa propre mort travaille au cœur
du désir humain, institue une temporalité autre, étrangère
au temps cosmique où le réel se développe,
cette contradiction où l’escompte de jouissance tient
lieu de sursis à une mort annoncée, cette contradiction
est le vortex autour de quoi se concocte indéfiniment la
structuration de toute société humaine. L’acculturation
qui garantit la reproduction sociale dans chaque nouvelle génération
ne peut se concevoir que dans cette gestion de la contradiction
où chaque génération, pour survivre et se reproduire
doit contenir des modalités de jouissances recevables dans
les limites de la production de la réalité sociale.
Idéaux et interdits, tabous et promotions sociales, proverbes,
idiotismes et autres modalités de contrôle et de gestion
des comportements sociaux, ne peuvent se mettre en place qu’autour
des rituels et de la fabulation qui cachent et dessinent les limites
assignées à des modalités de jouissances par
rapport auxquelles les sujets nécessairement se positionnent.
Pères, mères, fils, filles, anciens, oncles, tantes,
amants, épouses, aimées ou maris, toutes ces positions
se brouillent dans les glissements que provoque la mondialisation
dans la gestion des modalités de jouissances.
En
effet, si la globalisation a toujours rabattu sur le temps socioéconomique,
ersatz du temps cosmique, le travail de contrôle des modalités
de jouissances à des fins commerciales dans l’acculturation,
la mondialisation, elle, s’enclenche directement sur le temps
humain où une jouissance hors contrôle entretient la
contradiction d’une mort intime à l’escompte
de jouissance qui travaille le désir humain. Les civilisations
ont toujours monté des systèmes de croyances et des
récits fondateurs, du mythologique au théologique,
qui, pour gérer la représentation mentale, offraient
des fondements historiques aux justifications des mécanismes
de contrôle et de gestion des modalités de jouissances
dans les cultures où ces civilisations se réalisent
concrètement. Ce sont ces montages mythologiques, philosophiques
et théologiques qui sont mis en cause, dans leur objectif
même de définition de l’humain, par les glissements
de sols idéologiques où la confrontation des civilisations
dévoile ce que ces montages avaient pour fonction première
d’occulter à la conscience commune. Les grands clercs
et manipulateurs idéologiques des collectivités confrontées
à ces vortex fonctionnant comme des trous noirs idéologiques,
sont démunis. Pour faire face à ce qui nous arrive,
il nous faut réexaminer comment les montages de civilisation
ont consolidé les gestions culturelles de modalités
de jouissances où nos subjectivités ont été
enfermées. Ce qui s’ouvre sous nos pieds laisse nos
sociétés blessées au cœur même de
leur effort inutile de contrôle d’un imprésentable
dont nous avons passé des siècles à refuser
le deuil. Le brouillage de contrôle des modalités de
jouissances dans nos sociétés, dans le cadre des avancées
actuelles de la mondialisation met en cause non seulement tous nos
modèles de référence sexuelle, mais de plus
il rend douteux sinon caducs bien des comportements sociaux et en
particuliers les idéaux et interdits qui servaient de garantie
névrotique à ces comportements. C’est toute
l’articulation à ce que nos sociétés
définissent comme réalité qui se trouve compromise
en même temps que les enjeux esthétiques prisonniers
d’une telle articulation au montage culturel de la réalité
perdent une part de leur pertinence tant pour la publicité
et le marketing dans la globalisation que dans nos vies déchirées
par le temps humain qui nous exile de cette globalisation.
Ces
questions qui font déchirure dans nos quotidiens seront la
matière de nos discussions dans les rencontres à venir
cette année. En regard de ce vide ouvert par la mondialisation,
nous devons enfin prendre en compte sérieusement une reconsidération
de l’actualité de la psychanalyse dans sa théorie
et ses pratiques, dans le cadre où Lacan a rendu possible
une rénovation de la découverte freudienne. Sortir
définitivement la psychanalyse d’une problématique
prisonnière de la névrose obsessionnelle qui la rend
sourde à la subversion des mécanismes de contrôle
de la jouissance que le pervers soutient et étrangère
à la contestation psychotique des fondements de ces mécanismes.
Dans cet espace ouvert par la mise en cause généralisée
des modalités de la jouissance, des pratiques perverses jusqu’ici
tenues en soupçon tout comme un certain nombre d’entreprises
de la psychose prennent une autre dimension au point de pouvoir
occuper bientôt le devant de la scène culturelle. Mais
également dans ce nouveau cadre, le rapport du féminin
à la jouissance aussi bien que celui du masculin au phallus
perdent de la pertinence qui leur était reconnue dans une
problématique dominée par la névrose ordinaire
tenue pour le cadre de référence de la recevabilité
dans l’occident chrétien. La jouissance comme telle
prend une dimension nouvelle, représentant quelque chose
encore à identifier, en marche dans l’humain, plus
grand que ce que la culture peut prétendre enfermer dans
des mécanismes de contrôle, plus grand que ce que la
civilisation n’a jamais pu embrigader dans ses entreprises
impériales. Mais elle se révèle aussi au niveau
de l’individu, plus grand que ce que le narcissisme peut récupérer
dans les illusions de ses stratégies amoureuses ou de ses
ambitions de reconnaissance sociale.
Ce
côté indomptable et irrécupérable de
la jouissance à travers son inscription même dans l’être,
son surgissement dans la création, et sa dimension irrationnelle
qui donne tout son sens et son pouvoir à la raison et ses
entreprises, est le nouvel objet que je propose à notre quête
et à nos discussions, comme une dimension incontournable
de la mondialisation et une pièce essentielle de l’impasse
qui fait trou dans la globalisation.