La
mondialisation subvertit les dimensions de l’individuel,
du collectif et de l’international et leur articulation
en modifiant les conditions mêmes de leur mise en acte.
De telles conséquences de la mondialisation traversent-elles
les frontières des civilisations et des cultures? Cette
question que nous ne posons que maintenant était au cœur
des discussions que nous avons tenues dans les cinq dernières
années. Il s’agissait de soutenir comment au-delà
des enjeux économiques de la globalisation qui concernaient
les grands groupes industriels et financiers qui, à l’intérieur
des frontières des états et des civilisations,
contrôlent les économies et les ressources de la
planète, ce qui se mettait en place touchait et mettait
en cause des entités qui agissaient en deçà
et au-delà de telles frontières. Qu’il s’agisse
des conséquences du réchauffement global sur les
conditions climatiques, les faunes, les végétations,
les catastrophes naturelles et les conditions globales de santé,
qu’il s’agisse des problèmes causés
par toutes les formes de déplacements de populations,
la montée des grandes cités, la désaffectation
des régions et l’inévitable crise mondiale
de la production agricole, nous confrontons là des conditions
et des problèmes qui dépassent les possibilités
de correction ou d’adaptation d’une nation ou de
plusieurs nations. Il s’agit là de situations qui
impliquent l’ensemble des nations et qui dépassent
les possibilités et les ambitions d’une civilisation
en ce qui concerne les solutions à envisager. D’autre
part, la généralisation à travers toutes
les nations de l’éducation des femmes et de l’accès
à l’information de toutes les couches sociales
font sauter les dernières barrières idéologiques
qui pouvaient encore entretenir l’illusion ou l’espoir
chez les traditionnalistes de frontières étanches
entre les peuples, les cultures et les civilisations.
Penser la mondialisation comme la conjonction de ces quatre
dimensions et comme distincte du phénomène de
la globalisation économique amène inévitablement
à devoir cerner les effets de la mondialisation comme
distincts de ceux de la globalisation. Dans ses effets, la globalisation
économique reste interne au projet de la civilisation
qu’elle supporte et dont elle promeut les visées
hégémoniques. La mondialisation au contraire travaille
dans chaque civilisation comme une extériorité
interne, un ver dans le fruit, détruisant les fondements
mêmes du projet hégémonique de la civilisation.
Toutes les droites, extrémistes ou réalistes,
qui se nourrissent du projet de civilisation et qui la soutiennent
en faisant de la globalisation économique leur arme de
dissuasion, ont raison de tenir à distance et de combattre
la mondialisation dans ses effets de subversion de toutes les
certitudes convenues. Dans chaque civilisation la mondialisation
introduit un réel, un élément incontrôlable
dans les limites des savoirs établis, qui en mine les
fondations et appelle à des changements incompatibles
avec le projet intime qui anime et rend compte de la portée
historique d’une civilisation. C’est ainsi que les
luttes entre les gauches et les droites de tout acabit qui ont
succédé aux querelles des anciens et des modernes
vont changer à la fois de fondements et de formes, comme
nous l’avons déjà suggéré
l’année dernière. L’enjeu qui fait
surgir de partout le cri et l’espoir d’un ‘Autrement’
s’origine dans la confrontation des avancées de
la globalisation économique avec les conséquences
d’une mondialisation qui ronge de l’intérieur
les projets de civilisation. Les choix qui s’imposent
de plus en plus entre l’économique et l’humain
donnent un visage à ce qui s’annonce comme bouleversement
de tous les liens sociaux, un nouveau langage pour redéfinir
les espoirs, les luttes et les vrais acquis.
Qu’est-ce que cela signifie pour nous ce travail intime
d’une force obscure qui ronge les assises idéologiques
et symboliques de nos existences individuelles et de nos partenariats
citoyens? La psychanalyse qui prétend soutenir l’éthique
qui règle nos rapports à la jouissance dans la
coexistence et le dialogue avec l’Autre a-t-elle quelque
chose à nous apprendre sur les pratiques indispensables
dans ce nouveau contexte où nous sommes plongés?
Dans les cinq soirées de nos discussions cette année,
nous allons nous arrêter à ces questions. La mondialisation
modifie les enjeux de notre existence individuelle en bouleversant
les objectifs de notre participation à la vie collective
et en mettant en cause les partenariats internationaux qui conditionnent
notre existence collective.
Les enjeux éthiques de la pratique de la psychanalyse
aujourd’hui nous permettent de saisir comment la mondialisation
dans ses effets sur l’existence même de l’individu
a progressivement bouleversé les repères de développement
et les fondements de la coexistence de l’enfance à
l’adolescence, mettant en jeu les conditions de base de
l’entrée dans la vie adulte et de la participation
citoyenne. Les conditions du possible, les manifestations de
la sexualité dans la confrontation à l’Autre,
les changements profonds dans les positions féminines,
la reconsidération inéluctable des enjeux éthiques
de la parentalité, l’impasse des idéologies
machistes dans la détermination du masculin, nous conduisent
à repenser non seulement la structure mais également
l’éducation familiale. Des tâches auxquelles
nos générations qui y sont confrontées
n’ont guère été préparées.
La transition adolescente s’en trouve bouleversée
à un point qui peut mettre en cause une part importante
de la vie de couple et de la participation citoyenne. De fait,
ces transformations exigées par le phénomène
de mondialisation et ses conséquences pour les individus,
ne sont que le symptôme, au niveau des individus, de ce
qui est en jeu dans les collectifs et dont une part importante
n’a sa solution qu’au niveau des collectifs, très
précisément au niveau politique. Il n’en
reste pas moins qu’au niveau de l’individu les impasses
psychiques relèvent d’une modification radicale
des bases du comportement éthique dont les repères
sont désormais subvertis par les effets de la mondialisation
dans le collectif.
Il appert de plus en plus que ces questions imposées
par la mondialisation et auxquelles nous devrons inventer des
réponses au niveau individuel et collectif ont tantôt
des racines et tantôt des embranchements au niveau international.
Cela nous impose de penser l’articulation du subjectif
au collectif dans un cadre de référence qui fait
sa place au politique non seulement dans le collectif mais plus
fondamentalement dans le lien qui noue le collectif à
l’international. Mais ce que nous disons aujourd’hui
de l’international prend une dimension qui lui vient non
plus seulement de la globalisation économique mais plus
radicalement de la subversion qu’y introduit la mondialisation.