La
psychanalyse à ses frontières (avec l'histoire,
la philosophie, les neurosciences, la médecine, les sciences
sociales, l'économie, la monnaie, ... pour ne citer que
quelques-unes d'entre elles). Ces carnets témoigneront
de nos lectures et de nos questions sur le terrain de nos rencontres
et des enjeux qu'elles révèlent. Nous invitons nos
lecteurs à nous présenter leurs lectures de publications
récentes (articles, livres, films, etc.) pertinentes aux
enjeux de la psychanalyse.
9
septembre 2011 - Olivier de Sagazan
Le
symposium 2011 de la peinture à Baie Saint-Paul
comptait parmi ses peintres invités Olivier de Sagazan.
J’en ignorais l’existence, ignorance, ignorance. Ce
fut une découverte, un envahissement, une surprise, une
mise au travail. Transfiguration donnait-il comme
titre à son expérience. Il présenta le jeudi
25 août à 21h00 un événement qui bouscula
les spectateurs fascinés. Habillé en bourgeois formaté,
complet, chemise blanche et cravate, il entama avec de l’argile
et de la peinture sa transformation déchirante (on trouvera
des événements semblables de sa part sur Youtube
en passant par son nom). Travail à l’aveugle sur
soi-même par un peintre sculpteur qui, férocement
allais-je dire, refusait l’enfermement dans les représentations
auxquelles nous sommes réduits. Mais rien de l’humain
n’a disparu, le corps a inscrit le passé, il faut
retrouver les ancêtres, les convoquer, rebattre les cartes,
revivre en se libérant des carcans de l’industrialité
envahissante. Ce peintre devant nous détruisait quelque
chose de lui, délocalisait son être, le ressourçait
du côté de ses fantômes, se faisait filmer
pour trouver ensuite dans ce corps défiguré toute
la vie d’un ailleurs qui inspirera sa peinture.
Des philosophes, d’autres peintres, des critiques d’art,
des psychanalystes ont été bousculés et conduits
à la réflexion par ces événements.
(On peut lire ici Quand le visage perd sa face. La défiguration
en art, 2009. Olivier de Sagazan y a regroupé des
écrivains qui réagissent à une exposition
des travaux de ces artistes; voir par exemple la page
web de l'artiste). Cet événement
de Baie Saint-Paul, la discussion animée entamée
dès la première rencontre avec ce peintre m’attirait
irrésistiblement vers l’expérience de la passe
où rien ne se maîtrise, où la peur n’est
pas de mise, où le traumatisme débordé laisse
une chance au Réel de poser des actes ouvrant aux œuvres.
Quelle ‘lueur’, pour parler comme Georges Didi-Huberman,
se profile ici entre l’obscurité et la clarté?
Quelle ‘réversion’ s’y opère?
Quelle ‘délocalisation’ ? pour emprunter encore
ces deux termes aux travaux subtils de cet auteur. Et quel savoir
aux confins des mises à mort?
Yvan Simonis
Psychanalyste
Quand
mon collègue psychanalyste Yvan Simonis m’a parlé de la démarche
de cet artiste, sa technique et sa visée m’ont aussitôt interpelé.
Cet artiste produisait une performance sous l’œil de la caméra
pour tenter ensuite de traduire sur une toile ce que sa performance
donnait à voir. Lorsque j’ai vu les quelques photographies qui
accompagnaient le coffret qui renfermait quelques-unes de ses
performances filmées, j’étais stupéfait devant la beauté indescriptible
de celles-ci. Le visionnement de ses performances a poussé encore
plus loin ce renversement et ce trouble que suscitait chez moi
son œuvre. J’étais interloqué, sans mot, pantois. Quelle énergie
pouvait bien animer Olivier de Sagazan avec autant de violence
dans ses performances, de quel carcan tyrannique cherchait-il
à s’extirper, et d’abord qui ou quoi cherchait
ainsi à se donner à voir, quelle était cette énergie en quête
d’une visibilité qui l'animait?
Bien
sûr, tout de suite, il m’est venu à l’esprit que cet homme tentait
par son art d’évoquer un imprésentable. Mon collègue Yvan Simonis
me reprocherait sans doute ici ce trop rapide recours à une «
interprétation ». C’est vrai. Mais que dire devant une telle performance?
À l’aveugle (puisqu’il ne se voit pas durant la performance mais
seulement une fois celle-ci filmée), ne tente-t-il pas de mettre
en scène, grâce à un savoir logé dans son corps, ce que Willy
Apollon, psychanalyste, conceptualise comme l’inscription des
effets de la Voix, ce déchirement de l’organisme qui appelle l’apparition
de la lettre du corps?
Maîtrisé
au niveau de la couleur et de son environnement (fond métallique
aux couleurs sombres et rouillées sur lequel gicle la couleur),
voire même peut-être de la gestuelle, le résultat n’en est pas
moins époustouflant, frôlant par moment une horreur aussitôt transcendée.
Elle ne laisse pas indifférent, c’est certain. Sa performance
s’en trouve-t-elle pour autant adressée? Et pour qui? Et pour
quoi? Sans doute, l’expérimentation et la répétition de ses performances
ont fourni et continuent probablement de fournir à l’artiste un
formidable matériel à peindre. Par moment, on se croirait devant
l’œuvre animé d’une toile de Francis Bacon ou devant une statuette
africaine ou encore d’un autre âge, d’une époque où l’humanité
sort de l’animalité : la filasse, l’argile, les cendres ou la
poussière ainsi que les branches qu’il agence au travers de la
tête et qui font penser à ces clous qui ornent certaines statuettes
africaines, à ces flèches qui traversent le corps brisé et souffrant
de Frida Khalo, ne tentent-ils pas de faire surgir au devant de
la scène ce corps érogène détaché
de l'organisme ?
Ses
performances semblent toutefois rattrapées à certains moments
par un retour en force, sans doute non voulu, d’une imagerie culturelle
(je pense ici aux cornes qu’il se fabrique avec l’argile ou encore
au cœur rouge qu’il peint à l’aveugle sur son corps mais situé
à la bonne place, ou encore la croix, symbole par excellence de
cet univers judéo-chrétien duquel il est issu). À d’autres moments,
c’est par le recours à la philosophie orientale, ou le signifiant,
qu’il tente de cerner avec l’image - celle de sa performance -
ce qui est justement incernable. Tout se déroule comme si cet
arrachement qu’il tente au formatage imposé par le social, la
culture et la civilisation achoppait, insupportable sans doute.
Le corps livré à la Voix qu'il tente de retrouver ou sa tentative
d'en faire figurer la source par cette performance artistique
est sans cesse rattrapé, happé, harnaché par une histoire, par
un environnement, par une culture. Tout se passe comme si l’imprésentable
trouvait momentanément un lieu dans la performance de Sagazan
pour aussitôt se dérober, ce qui force peut-être l’artiste à recommencer
ses performances, en quête de cette visibilité qu’il cherche à
capter sur la pellicule pour la transcrire ensuite sur la toile.
Son
travail fait bien apparaître à mon avis la souffrance inhérente
à la naissance de l’humanité, ce cri qui accompagne le déchirement
de l’organisme sous les effets de la Voix, "pulsion de mort"
dirait Freud. D’un geste brusque, il ouvre l’argile couvrant sa
bouche pour en faire sortir un cri qui bouscule, dérange. Ici,
pas de place pour le signifiant. Pas encore du moins. Transfiguration
V nous offre même une longue séquence de vingt minutes où
figure un type d’homme de Neandertal dans sa forêt. Images sublimes
d’une impossible mission qui tente d’évoquer, tout en ratant cette
évocation, un donner à voir du surgissement de l’humanité.